Journal de campagne - Fièvre Catarrhale Ovine : coup de blues post-epizooticum
par Fourrure le 13/11/2008 à 20h51
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Les choses se tassent sérieusement. Nous avons bouclé le gros de notre vaccination en 6 semaines de folie, et, aujourd'hui, il ne reste plus à vacciner que quelques bêtes éparpillées dans les prés d'éleveurs pas stressés. Il y a aussi quelques veaux par ci, par là, qui atteignent les deux mois et demi, âge minimum de la première injection vaccinale.
Nous avons attaqué les prises de sang sur les veaux vaccinés destinés au marché italien : ils doivent être viro-négatif pour passer la frontière, et ces analyses nous ont réservé de belles surprises. Un tiers des veaux vaccinés environ sont actuellement porteurs du virus. Entendons-nous bien : ils ne sont absolument pas malades, ils sont simplement porteurs du virus, pour quelques semaines. Un moustique les a piqué, leur a transmis le virus, comme ils sont vaccinés ils ne sont pas malades, mais cela interdit leur vente à l'étranger, ce qui n'arrange pas la trésorerie des éleveurs, déjà pris à la gorge.
Il marche d'ailleurs drôlement bien, ce vaccin : je n'ai pas vu une vache malade depuis presque deux mois. Ah si, une : elle avait une autre maladie, et son affaiblissement a permis au virus de se développer.
La plupart des éleveurs attendent donc les 60 jours après la seconde injection pour envoyer leurs veaux en Italie, car ce délai permet d'éviter la fatidique virologie. Ce qui, en soit, est complètement stupide : ce n'est pas parce que ces veaux seront bien vaccinés qu'ils ne seront pas porteurs. Tout au plus peut-on espérer qu'ils ne risquent pas trop de transmettre le virus grâce à leurs défenses immunitaires et leur faible taux viral sanguin.
A côté de ça, la machine à rumeurs fonctionne toujours aussi bien, il ne se passe pas deux jours sans qu'un éleveurs viennent me parler du sérotype 52 qui serait apparu dans un élevage du Boukhistan, et qu'il va falloir rattraper toutes les bêtes, docteur.
Nan.
Pas d'autre sérotype pour le moment, s'il se passe quelque chose, on vous préviendra.
Bref, l'activité vétérinaire à proprement parler, s'est considérablement ralentie. Nous en avons profité pour prendre quelques jours voire semaine (au singulier, quand même), de congé.
Surtout, nous nous sommes lancé dans la délirante montagne de paperasses engendrée par cette crise sanitaire.
Pour chaque visite de suspicion, une fiche de police sanitaire : quatre pages.
Pour chaque élevage vacciné, un inventaire relevant chaque bête ayant reçu l'injection, avec date et type de vaccin évidemment. Quand on n'est passé que deux fois dans un élevage, c'est facile. Quand on est venu pour huit lots différents, c'est le drame. Dis comme ça, ça a l'air facile, mais nous avons vraiment vacciné très vite, et pas relevé grand chose. Funeste erreur lorsqu'il faut faire les comptes... Pour chaque élevage, je compte, je coche, je vérifie et je recoupe, je contrôle les âges des veaux et les intervalles entre injections.
Pour chaque élevage, date, nom du vaccin, signature et tampon sur chaque passeport de veau destiné à l'export. Une fois pour chaque injection, ça en fait des lignes ! Encore une fois, attention aux âges minimaux !
Pour chaque élevage, une facture spéciale sur une fiche spéciale, avec déduction de l'aide directe de l'état. Un exemplaire pour l'éleveur, un exemplaire pour l'organisme qui nous versera (un jour) cette aide, et la retranscription de cette facture dans notre propre logiciel. Evidemment, les tarifs sont par visite et par bête, mais varient selon la taille des cheptels.
Pour chaque éleveur, des dizaines de minutes d'explications.
C'est l'Etat qui paye une partie, ne vous inquiétez pas, c'est marqué là. Cette facture, une fois acquittée - oui, il faut la payer avant d'être remboursé, sans blague - vous l'amenez au conseiller agricole du conseil général, pas celui de la chambre, il va vous monter le dossier. Pour les vaccinations faites avant le passage de notre département en zone infectée, c'est le conseil régional. Non, je ne sais pas qui s'occupe de ça. Pour les médicaments administrés aux animaux soignés pour la FCO, vous amenez la copie de notre facture (oui, je vais vous faire un double), de notre ordonnance, et une déclaration sur l'honneur au conseiller agricole de la chambre d'agriculture. Non, pas à celui du conseil général, vous rigolez ? Pour les bêtes euthanasiées, je vais vous faire un certificat d'euthanasie. Non, pas besoin de certificat pour celles qui sont mortes "naturellement". Elles, vous fournirez le bon d'équarrissage. Vous ne l'avez plus ? Ben demandez un double à l'équarrissage. Ah, vous avez filé le cadavre de la brebis à vos chiens ? Super, c'est une excellente idée. Non, ils ne risquaient pas grand chose, c'est vrai. Mais pour le bon d'équarrissage, oubliez, et l'aide aussi du coup. Oui, monsieur, c'est illégal, je suis désolé. L'inscription UPRA ? Ah ça ce sont des documents qui sont en votre possession, là je ne peux rien faire. Ah oui, il y a une franchise de 3% du cheptel et un plafond à 25%. 3% de 20 brebis ? Ben 0.6 brebis, je suppose. Non, je ne sais pas si vous serez indemnisé avec une seule bête morte. Vous verrez avec le conseiller. Celui de la chambre, hein, pas celui du conseil général. Il a une permanence le jeudi matin à la mairie. mais pas cette semaine, il est en vacances. Pour deux semaines, paraît-il. Sa collègue de Framboisy devrait pouvoir vous aider si vous êtes pressé. Ah, oui, Framboisy, c'est à 30km est vous avez 80 ans.
Soyons sérieux : la vaccination à proprement parler, ce n'était que le tiers du boulot. Le premier tiers, c'était la logistique, l'organisation, bref toute la préparation de la vaccination. Le dernier tiers, cette folie de paperasses de la maison qui rend fou.
Avec ça, il faut ajouter ce curieux syndrome de relâchement qui nous envahit tous, à la clinique. Moi plus que les autres, cela dit. A ma décharge, c'est moi qui ai organisé toute la vaccination et qui fait toutes les factures : trop complexe pour s'y mettre à plusieurs si on voulait aller vite.
Au mois de septembre, j'ai travaillé 280 heures. Un joli score, je trouve. Octobre n'était pas mal non plus, en tout cas au début du mois. Et là, les quelques jours de repos que j'ai pris m'ont complètement cassé.
En septembre, j'avais redécouvert cet étrange rush d'adrénaline permanent qui m'avait permis de traverser la classe préparatoire vétérinaire. Drôle de sensation, drôle de plongée dans mes souvenirs.
Maintenant, je me sens... sans objet. Sans direction. Un peu perdu, étonné au milieu de mes papiers, presque désorienté sans l'objectif précis qui m'avait permis de tenir.
Pour la suite ?
On verra bien...
Champagne ?
par Fourrure le 08/11/2008 à 17h28
La mésaventure de Vache albinos est forcément arrivée un jour ou l'autre à chacun d'entre nous, et il me semble que la profession vétérinaire y est particulièrement exposée.
Une démonstration, et quelques réflexions ?
Les personnages
Je vous présente Fisher. 52 kilos de rottweiler trop dynamique mais très gentille, à intercepter avec talent lorsqu'elle vous saute dessus pour vous faire la fête. Elle, elle ne craint pas les vétérinaires.
Je vous présente monsieur et madame Langin, jeunes mariés d'environ trente ans, plutôt sympathiques et très décidés à faire le mieux pour leur chienne, quitte à sacrifier certaines à côtés. Je pense notamment aux efforts financiers qu'ils ont certainement consenti pendant sa croissance afin de lui acheter le meilleur aliment possible. Monsieur est pompier, madame est secrétaire.
Je vous présente enfin le Dr Fourrure, le Dr Olivier et leur stagiaire, Elodie. Elodie a obtenu son diplôme d'études fondamentales vétérinaires (DEFV) mais n'a pas encore achevé ses études, ce qui l'autorise à exercer sous l'autorité et la responsabilité d'un vétérinaire, mais pas en tant que vétérinaire libérale.
Les prémisses du drame
Ca y est, Fisher est une grande fille : à 11 mois, elle a eu ses premières chaleurs. Elle était déjà un peu fatigante, elle est carrément devenue épuisante. Allez savoir pourquoi, elle craquait pour le caniche des voisins, qui n'en pouvait plus de lui hurler l'ardeur de son désir à travers le grillage du jardin. Manifestement, elle adhérait : elle a défoncé deux fois la clôture pour atteindre son Roméo, et massacré deux portes pour le rejoindre lorsqu'elle était enfermée. Leurs galipettes disproportionnées devaient sans doute être amusante à voir, et furent d'ailleurs infructueuses : la nature est parfois cruelle, et l'amour ne fait pas tout.
Peu importe, je m'égare, car les amours de Fisher ne sont pas le sujet. Ce qui m'amena à voir M. et Mme Langin en consultation, c'est l'espèce de masse rouge tuméfiée bizarroïde qui lui pendit à la vulve vers le milieu de son cycle ?stral, ou, pour parler plus simplement, de ses chaleurs.
La masse rouge tuméfiée bizarroïde, non douloureuse, à peine saignotante, c'était de la muqueuse vaginale hypertrophiée sous l'action des hormones produites pendant les chaleurs, ce que l'on nomme une hyperplasie vaginale, et celle-ci était la plus importante que j'ai jamais vue.
Il existe deux façons de gérer le problème : une chirurgie lourdingue, complexe et douloureuse pour retirer les tissus excédentaires, ou un peu de patience et une simple stérilisation afin de supprimer la source du problème, c'est à dire les hormones sexuelles. En accord avec les propriétaires de Fisher, nous avons choisi la seconde.
Premier acte : La chirurgie
Un matin comme les autres. Deux chirurgies au programme, rien de bien compliqué : une stérilisation, et une castration de chat. Tout se passe comme d'habitude, jusqu'à ce que la porte de la clinique s'ouvre et que pénètre en trombe une rottweiler de 52 kg en pleine forme, un rien affamée par son jeûne et bien décidée à nous agresser à grands coups de langue. Un chien dangereux comme on les aime, quoi.
FIsher entre dans sa cage en se faisant un brin prier - elle préfèrerait continuer à nous massacrer les jambes à grands coups de câlins rottweileresques. En plus, comme elle a gardé sa queue, son fouet est particulièrement douloureux...
Son hyperplasie vaginale est presque complètement résorbée, il ne reste plus qu'à la stériliser. Examen clinique pré-opératoire réalisé par Elodie, contrôlé par mes soins, protocole anesthésique choisi par Elodie, validé par mes soins. Ce matin, elle opère seule, ce sera sa troisième stérilisation de chienne en solitaire. Moi, je m'éclipse assez vite : j'ai pas mal de consultations qui m'attendent.
Je ne reverrai pas Fisher de la journée, sauf, en passant, lorsqu'elle rentrera chez elle le soir même, un peu groggy mais sur ses quatre pattes. M. et Mme Langin sont très contents, Fisher aussi, mais, ça, ce n'est pas vraiment surprenant. La seule chose qui la contrarie, ce sont les grillages, les barreaux et les portes.
Deuxième acte : La complication
Le deuxième acte prend place trois ou quatre semaines plus tard. Elodie est repartie achever ses études, et nous n'avons pas vu Fisher depuis longtemps.
Ce matin là, mon deuxième rendez-vous, c'est justement Fisher. Motif : pas en forme, écoulements vulvaires.
Comment ça, écoulements vulvaires ? Elle est stérilisée, normalement ! Premier coup de stress : Est-ce qu'Elodie n'aurait pas laissé un bout d'ovaire dedans ? Normalement, on vérifie à chaque fois, là, c'est Olivier qui a du le faire, mais il n'est pas là ce matin. Je vais devoir gérer...
Mme Langin est venue seule. Fisher est moins exubérante que d'habitude, ce qui a l'air d'arranger sa frêle maîtresse. Je passe sur la consultation : écoulement plus ou moins hémorragique, douleur abdominale, fièvre. Il y a une masse anormale dans son abdomen, de la taille d'une orange. Je me sens très seul, tout d'un coup. Je vérifie le compte-rendu opératoire : ovariectomie par les flancs, c'est à dire que l'utérus n'a pas été retiré (ce qui en soit, n'est pas forcément mal), mais surtout qu'il n'a sans doute pas été intégralement inspecté lors de la chirurgie, car la voie d'abord pariétale, qui a été choisie, offre une vue de choix sur les ovaires mais ne permet que difficilement le contrôle de l'utérus. En général, on réserve cette technique aux très jeunes chiennes, car on préfère inspecter l'utérus des chiennes âgées, ou qui ont déjà porté, ou qui ont eu des soucis gynécologiques, pour pouvoir le retirer au cas où.
Évidemment, Mme Langin me demande si cela peut avoir un lien avec la chirurgie. Je préfère y aller franchement : non, la chirurgie n'est probablement pas responsable du problème, mais ledit problème semble concerner l'utérus. Mme Langin n'insiste pas : elle me fait confiance, et , de toute façon, elle n'est pas d'une nature soupçonneuse. Enfin je crois.
Je ne lui cache pas que je suis inquiet, que cette masse est tout à fait anormale et qu'il va sans doute falloir réintervenir. Au plus vite, car je ne sais pas ce que c'est que ce truc et que si ça perce - ou si ça a percé - dans l'abdomen, ça va devenir très grave.
Je mets la chienne sous antibiotiques, sous anti-inflammatoires, et je place le rendez-vous opératoire au lendemain matin, car je n'estime pas qu'il y a urgence absolue. Je propose d'hospitaliser la chienne pour la surveiller, mais Mme Langin préfère la garder chez elle, de toute façon elle ne travaille pas aujourd'hui, elle m'appellera si la chienne ne va pas bien. Je multiplie les recommandations, mais je laisse repartir Fisher chez elle. Elle ne me brise même pas les rotules en remuant la queue, c'est vraiment inhabituel.
Le lendemain matin, opération à quatre mains avec Olivier. Il y a sur l'utérus une masse anormale, qui semble trouver son origine dans la paroi de l'organe, sans doute une tumeur bénigne de type fibrome, mais surinfectée et ulcérée. Il y a un point de péritonite, mais vraiment mineur. Nous contrôlons évidemment la chirurgie d'Elodie, il n'y a rien à redire.
Troisème acte : les réactions
Le soir même, Mme Langin vient récupérer Fisher. Après concertation avec mon confrère, je discute longuement avec elle au sujet de ce que nous avons trouvé et de ce qu'il faut en penser. Je dois dire que je ne suis pas à l'aise, mais je ne pense pas que cela se voit franchement.
Je lui explique que nous supposons que cette masse est une espèce de tumeur bénigne de l'utérus, et qu'il est peu probable qu'elle soit cancéreuse. Nous allons la faire analyser pour en être certain. Il y avait bien une infection, mais bénigne, je ne suis pas inquiet à ce sujet. Je lui indique clairement que cette masse était peut-être déjà là lorsque la première chirurgie a été réalisée, et qu'il est possible qu'elle n'ai alors pas été détectée, je lui avoue que je n'en sais rien, puisque c'est notre stagiaire qui l'avait opérée, et qu'elle n'est pas joignable.
Je ne lui dis pas que je me doute bien qu'elle ne l'a pas contrôlé, cet utérus, je ne sais même pas si je l'aurais fait moi-même, quoique je n'aurais sans doute pas choisi d'opérer par les flancs.
Mme Langin acquiesce, elle semble rassurée par mes explications mais il m'est très difficile de deviner ce qu'elle pense réellement,. Elle n'est vraiment pas très expansive comparée à son mari, qui peut être carrément caractériel. Sa réaction à lui m'inquiète, d'autant que je ne l'ai pas vu une fois depuis hier alors qu'il accompagne généralement sa chienne à chaque visite.
Je lui indique également que nous aborderons la facture une fois que nous serons sûr qu'il n'y aura pas de frais supplémentaires à engager. En mon for intérieur, j'envisage de dégraisser sérieusement la note. D'une part, ce sont d'excellent clients, d'autre part, je culpabilise à bloc.
Le lendemain matin, je revoie Fisher, qui se remet normalement. J'annonce à Mme Langin que nous avons décidé d'offrir la chirurgie, je lui en explique les raisons : à mon sens, l'hystérectomie aurait peut-être due être réalisée lors de la première intervention, si la masse était déjà là. Je lui explique bien qu'il n'y a pour moi aucun moyen de le savoir, et que comme nous suivons régulièrement Fisher, la clinique a décidé de faire ce geste commercial.
Le soir même, ma secrétaire m'indique que M. Langin est passé dans l'après-midi. Un brin inquiet, je lui demande s'il a donné des nouvelles de le chienne : oui, elle va bien, mais elle est fatiguée. Elle m'annonce aussi qu'il a réclamé toutes les factures depuis l'adoption de sa chienne.
Là, je le sens mal.
Vraiment.
Je suis responsable de l'intervention de ma stagiaire. D'ailleurs, je ne le regrette pas : elle a bien opéré, mais nous l'avons mal aiguillée par rapport à l'historique de la chienne. Et encore : si mon choix aurait été l'intervention par la ligne blanche, qui permet l'inspection de l'utérus, c'est parce que je suis paranoïaque, car à ma connaissance, l'hyperplasie vaginale n'est pas un motif d'hystérectomie, et il s'agissait des premières chaleurs de la chienne.
Mais je ne m'attends pas à ce que des maîtres inquiets suivent ce raisonnement, d'autant qu'à leur place, j'aurais certainement retenu le mot "stagiaire", et que tout cela semble lié.
En plus, je me doute bien que mon geste commercial peut être mal interprété, comme un signe de reconnaissance de culpabilité. D'ailleurs, au fond, même si je suis sûr de mon raisonnement médical, je culpabilise.
Les jours qui ont suivi ont été un enfer. J'ai revu une fois Mme Langin pour un contrôle, une semaine après l'opération. Fisher allait très bien, elle m'a de nouveau massacré les cuisses.
J'imagine la situation chez eux, avec la chienne à nouveau confinée, avec une collerette.
A leur place, je ne serais pas serein. Je continue d'expliquer, je souligne la parfaite récupération de Fisher.
Mme Langin est toujours aussi indéchiffrable.
Je me prépare au pire : coup de fil de l'Ordre, assignation.
Rien ne vient.
Une semaine plus tard, il y a un magnum de champagne sur le bureau. Notre secrétaire m'explique que c'est M. Langin qui est venu le déposer, lors du retrait des points de Fisher ce matin.
Je ne peux retenir un long et douloureux soupir.
Qu'en penser ?
Plusieurs années après cette histoire, j'analyse ainsi les réactions de chacun.
Pour ma part, je l'ai déjà indiqué, je culpabilisais. Je n'arrive pas à mentir aux gens, en tout cas pas dans cette situation, et j'ai choisi l'honnêteté brute, au risque de m'y casser les dents. Parler de la stagiaire était maladroit. Le but n'était pas de me défausser de ma responsabilité sur elle, au contraire : elle avait fait un bon travail, mais nous ne l'avions pas correctement aiguillé, ou peut-être que si. Nous ne saurons jamais si la masse était là lors de la première intervention.
M. Langin est probablement un homme qui aime payer et savoir qu'il offre le meilleur à sa chienne. Je le soupçonne d'avoir choisi nos croquettes pour nourrir Fisher, non pas parce qu'elles étaient les meilleures, mais parce qu'elles étaient les plus chères. Je crois aussi qu'il avait choisi notre clinique parce que nous avons l'apparence la plus professionnelle trente kilomètres à la ronde, et peut-être aussi parce que nous sommes relativement chers.
Pour lui, offrir la seconde intervention était, au-delà des ergotages médicaux, non seulement une reconnaissance de culpabilité, mais aussi une espèce d'insulte à sa capacité d'assumer les frais médicaux de sa chienne (et je suis certain qu'ils n'ont pas beaucoup d'argent).
L'intervention d'une stagiaire comme le cadeau étaient clairement en ma défaveur dans cette histoire. Je me plais à croire que mon honnêteté et ma cohérence dans mes explications, ainsi que mon insistance sur la nature commerciale de mon cadeau, ont joué en ma faveur.
Mais je ne sais pas ce qui se serait passé si Fisher avait souffert de séquelles ou pire, était décédée dans cette histoire.
Erreurs de jugement ?
par Vache albinos le 03/11/2008 à 21h27
Par Vache albinos, invité de luxe
Les vétérinaires ne sont pas infaillibles. Personne ne l?est. Tout le monde peut faire des erreurs.
Mardi, 8h00 :
Coco ne veut pas rentrer dans sa cage d?hospitalisation. Les patrons s?impatientent. Moi, arc-bouté au-dessus de cette masse remuante de 40 kilos, je tente avec tact, professionnalisme et sang-froid d?ignorer les regards surpris de ses propriétaires, les Deveaux. Bras croisés, ils me regardent conserver un sourire de rigueur tout en jurant intérieurement pour que leur « fille » accepte de rentrer dans cette cage. Ne vous inquiétez pas, messieurs dames, j?ai l?habitude. Non non, rien d?anormal, elle est juste mécontente de voir son docteur. Elle est à jeûn, ce qui n?arrange rien à son envie de rester éloignée de sa gamelle. Et oui, on est obligé d?être à jeun avant une anesthésie, pour éviter les vomissements intempestifs en cours de chirurgie, et les risques de pneumonies par fausse déglutition associés. Les questions pleuvent, une fois de plus. On me les a déjà posées lors de la prise de rendez-vous, puis la veille, puis à l?arrivée à la clinique. Ce n?est pas grave, je préfère, même, voir des gens impliqués comme eux plutôt que d?autres qui croient tout savoir et font à leur manière.
Avec peine, Coco se retrouve en cage, et les Deveaux en direction de la sortie. Madame pleure déjà. Ce n?est qu?une stérilisation, madame, soyez sans crainte. Évidemment, tout peut arriver, les voies de la physiologie sont parfois impénétrables. Mais des interventions comme celle-là, on en fait tous les jours, les risques sont minimes. Ils y tiennent, à Coco, c?est évident. On se connaît peu, mais j?ai une certaine sympathie pour les Deveaux et leur « fille » Coco.
Mardi, 11h00 :
Coco rentre dans sa cage sans rechigner. Je suis toujours arc-bouté, mais en-dessous cette fois. La chienne dort paisiblement, sa stérilisation s?est parfaitement bien passée. Un exemple, même. Pas de suffusions, pas de graisse gênante, pas d?anomalie des bourses ovariennes, une ligne blanche parfaitement visible? Rien à signaler. Ma chirurgienne est contente ? elle l?est à chaque fois qu?elle finit une chirurgie, même si elle en est à la 500e. Les Deveaux seront contents ? et soulagés. Je serai content ? quand ils le seront.
Mardi, 16h00 :
Les Deveaux sont là. Leur air surpris ne me surprend plus, moi. Coco sort calmement de la cage, les reconnaît, leur saute dessus. Elle a très bien supporté son intervention, cela se voit. M. Deveaux relève vers ma chirurgienne son regard, toujours aussi surpris, mais légèrement durci.
- C?est normal qu?elle soit aussi bien réveillée ?
Quand l?anesthésie est correctement dosée et que la douleur est gérée, oui. Les remarques suivantes s?enchaînent, tantôt questionnements, tantôt constatations, laissant apparaître en filigrane la thèse développée : tout ne se passe pas comme M. Deveaux l?avait imaginé. Ça va trop bien, c?est donc louche? J?en viens à me demander s?il aurait préféré la reprendre dans le coma, s?il aurait été moins blessé, ou moins blessant. C?est à n?y rien comprendre. Il ne supporte pas d?avoir manqué la convalescence de sa « fille » ? Je suis un peu dépité.
En partant, je réitère mon éternel :
- Et surtout, si le moindre souci devait survenir, la moindre anomalie par rapport à tout ce que je viens de vous expliquer, n?hésitez pas à nous appeler, nous sommes là pour cela. Il n?y a pas de question stupide.
M. Deveaux s?en va, mi-figue mi-raisin, une Coco pimpante à ses côtés, prête à en découdre avec cette gamelle qui lui a trop longtemps résisté.
Jeudi, 23h15 :
Le téléphone sonne. M. Deveaux est très inquiet, cela se sent. Coco va mal, très mal. Comme ça, d?un coup ? Il n?est pas disposé à développer. « On » - moi ? est en train de tuer sa « fille », il faut agir d?urgence. Les seules informations que je lui soutire sont peu engageantes : elle est froide, elle respire mal. Hémorragie ? Rien n?est impossible, mais quand même, avec toutes les précautions qui sont prises? Déjà, la route défile devant mes yeux.
Jeudi, 23h45 :
Ma chirurgienne et moi sommes sur place lorsque les Deveaux arrivent. Je les attends sur le pas de la porte, Coco est lourde, il y aura peut-être besoin de la porter. Le coffre s?ouvre : elle est morte. Ma chirurgienne salue M. Deveaux d?un poli et discret bonsoir. En réponse, on me sert un regard assassin et un « Pas bon soir, non, il n?est pas bon du tout ».
Vendredi, 0h30 :
Mme Deveaux est inconsolable. M. Deveaux est outrageant de colère. Dans ces moments-là, on a droit aux éternelles contradictions :
- je ne vous en veux pas mais c?est de votre faute ;
- je ne remets pas en cause vos compétences mais vous avez du faire une erreur ;
- Vous êtes un très bon médecin mais je ne vous ferai pas de la pub ;
et le systématique :
- Ce n?est pas une question d?argent, mais il est évident que vous allez me rembourser.
Le tout servi avec un soupçon de hargne et une lampée de poings levés.
De mon côté, j?essaie de comprendre ce qui s?est produit. Mais au milieu de la foire d?empogne qui se déroule, aucune idée ne vient. Selon eux, cela a été très brutal. Rien à signaler jusqu?à ce soir. Selon eux, c?est une septicémie. Et ça, je le déments, c?est impossible, rien ne colle au profil du défaut d?asepsie, à commencer par nos bonnes pratiques, mais pas seulement elles : le profil clinique ne correspond pas ? oui, même quand on est sûr de ses bonnes pratiques, il faut savoir se remettre en cause.
Coco n?est pas déshydratée, elle n?est même pas pâle, son ventre n?est pas gonflé? Et puis mince, je n?arrive pas à me concentrer avec M. Deveaux au milieu qui me ressert ses histoires de fric.
Je vais déjà m?asseoir sur mes frais de déplacement, mon urgence et l?incinération, ça je l?avais bien compris. J?essaie d?argumenter selon trois axes :
- dans l?état actuel, je ne me sens pas responsable, rien ne laisse suspecter une défaillance de notre part. Seule une autopsie et des examens de l?hémostase, par exemple, pourraient nous en dire plus.
- c?est tout simplement la première fois que je suis confronté à cette situation brutale et tragique, je ne sais pas comment gérer l?aspect financier qu?il recouvre. J?ai besoin d?un temps de réflexion, mais suis ouvert au dialogue.
- je compatis grandement à leur peine, mais j?ai un certain nombre de frais incompressibles, qu?il n?est pas de ma responsabilité d?assumer au vu du fait que je n?ai probablement pas de mise en cause possible sur la qualité du travail fourni.
Vendredi, 0h50 :
Ma chirurgienne, à bout, s?effondre en larmes. Je viens de rendre le chèque à M. Deveaux, qui le saisit d?un air triomphal. Qu?il aille au diable avec !
C?est alors que magnanime, il plonge la main dans son sac-banane et me dit :
- Je vais vous filer 50 euros, ça ira pour le dérangement de ce soir et les frais mortuaires de notre fille.
J?ai interrompu son geste et l?ai convié à rentrer chez lui, poliment. Avec difficulté, mais poliment. Sur le pas de la porte, Mme Deveaux m?esquisse un sourire ? reconnaissant, compréhensif, condoléant ? ? et me bredouille :
- J?aurais peut-être dû vous appeler ce matin, je trouvais qu?elle avait les pattes froides déjà?
Rentrez chez vous, par pitié?
Vendredi, 4h00 :
J?ai du mal à dormir. J?aurais du l?autopsier, malgré l?heure. Les Deveaux n?ont pas souhaité cet examen posthume, mais ne me l?ont pas interdit. Cette fois, il m?a convaincu : la chirurgie est enc ause, une suture s?est rompue, a glissée? Il faut que je sache. Coco est en chambre froide, pas au congélateur. On peut encore intervenir. Dors, bon sang, demain matin, tu opères une autre Coco, et si c?est une erreur humaine, la fatigue n?arrangera rien. Mais si c?est une erreur humaine, il faut le savoir avant d?opérer la suivante. Arrête de divaguer, c?est la 1000e qu?on opère, y?avait jamais eu d?erreur humaine avant?
Vendredi, 8h00 :
La nuit porte conseil, j?ouvre fébrilement l?un de mes ouvrages de références. Je n?ai pas les idées claires, je veux être sûr que mon raisonnement, façonné au cours d?une nuit difficile, est le bon. J?ai parfaitement en tête le déroulement présumé des événements, les membres froids, la mort rapide après 36h sans soucis post-opératoires, les muqueuses légèrement pâles, pas trop, le liquide séreux ponctionné dans la cavité? thoracique ! Un liquide sanguinolent, mais pas sanguin. Rouge, brun, très liquide, trop liquide. Incoagulable. Le billet de Fourrure m?est revenu en tête, dans la nuit, tandis que mes idées s?éclaircissaient que je pouvais oublier M. Deveaux pour me concentrer sur la médecine, la vraie. Ce billet racontait l?histoire d?une chienne en hémorragie pendant sa stérilisation. La frustration de ne pas connaître la fin. Pour Bali, la chienne intoxiquée aux liliacées dont j?avais raconté l?histoire dans les commentaires du même billet, j?avais trouvé le mystère à l?énigme, même si cela m?avait fait perdre un client, et un patient. Pour Coco, au moins pour elle à défaut de ses patrons, je devais trouver !
Vendredi, 8h30 :
L?autre Coco attend son opération. Pas question de l?opérer sans avoir éclairci le cas de la veille. Ma chirurgienne a vérifié ses sutures, rien à signaler, pas d?anomalie de ce côté-là. Le verdict tombe enfin : CIVD, coagulation intravasculaire disséminée. Sûr à 90 %. J?en suis, en tous cas, personnellement convaincu, et pas parce que ça a le mérite de mettre ma chirurgienne hors de cause, mais bien parce que tout colle. « Fréquemment rencontré lors de complications obstétricales », note mon ouvrage de référence. Un poids qui pesait insidieusement sur mes épaules et mon humeur m?est soudain ôté.
Vendredi, 9h00 :
- Bonjour cher Confrère Albinos
- Bonjour.
- Vous allez bien ? me demande ce confrère avec qui je partage beaucoup de mon expérience quotidienne.
- Bof, pour être honnête, très mauvaise nuit.
S?en suit une longue narration du cas Coco Deveaux.
- Mon cher confrère Albinos, vous avez fait une erreur de jugement.
Un poids qui se dissipait à peine revient à la charge. Si c?est pour me blâmer, M. Deveaux le fait très bien, je n?avais pas besoin d?un coup de plus.
- Vous ne pensez pas que c?était une CIVD ?
- Ah cela, bien sûr que si, j?ai perdu deux patients de la même manière. Votre erreur, c?est d?avoir cru que le remboursement vous ferait pardonner.
-Euh? Ce n?est pas tout à fait cela. J?ai surtout voulu participer à leur douleur, tirer un trait et, pour tout dire, me débarrasser d?un débat stérile à une heure indue?
- Mais pas du tout ! En remboursant, le vétérinaire donne de l?eau au moulin du client. Si vous ne remboursez pas, vous êtes un connard qui n?assume pas ses erreurs. Si vous remboursez, implicitement, vous reconnaissez qu?il est légitime d?attendre de votre part un dédommagement, et donc que vous avez commis une erreur.
- oui, mais à ce moment-là, on ne pouvait pas garantir les responsabilités de chacun?
- Et alors ? Quand un avion s?écrase, il y a des tas de morts. Tout le monde est triste. Mais la compagnie aérienne ne fait pas un chèque aux familles de victimes à l?aveuglette. Les expertises servent à cela.
- Mais quand le client ne veut pas?
- Et bien qu?il aille se faire voir. Lui, il a de la peine, un chèque n?y change rien. Vous, vous avez fait votre travail, et vous assumez les frais et la responsabilité d?un crime que vous n?avez pas commis. Qu?ils fassent un procès aux molécules de la coagulation ! De toute façon, vous ne vous êtes pas acheté une bonne conscience en remboursant les frais.
- c?est vrai.
- cela ne vous aura pas rendu moins coupable aux yeux de vos clients.
C?est vrai aussi. Je revois encore M. Deveaux, fulminant, crier au ciel que de toute façon, il ne risque pas de revenir chez nous, même s?il n?a rien à nous reprocher, bien sûr.
Une erreur de jugement? Fatigue, stress, inexpérience, défaut de formation en management ? Je ne sais pas, mais j?ai cédé. Il ne fallait pas, mais je l?ai fait. Peut-être pour moi, peut-être pour Coco. Pas pour M. Deveaux, cela, c?est certain. La seule image qui me restera de cette mésaventure, c?est un homme dur, volontairement blessant, m?expliquant que « je n?avais aucune idée du mal que j?avais pu leur faire, et de la peine qu?ils pouvaient ressentir ». Oh si, monsieur, je ne le sais que trop. Coco n?est pas partie par ma faute, mais je regrette qu?elle soit partie. Ce n?était pas ma chienne, mais c?était ma patiente ; c?est un lien fort, également, pour qui a une conscience professionnelle. Je ne dors pas mieux que vous, monsieur, après ce genre d?épisodes, et les larmes de ma chirurgienne n?étaient pas feintes. Pas plus que ses tremblements lors des chirurgies suivantes, ses hésitations, ses doutes, ses remises en question.
Vous pourrez recevoir et sauver 500 patients, si le 501e meurt, vous serez, pour l?entourage de ce 501e, un mauvais vétérinaire. Qu?il meure par votre faute ou pas, que vous ayiez ou pas fait tout ce qui était humainement possible, pris ou pas les précautions nécessaires, expliqué bien ou mal la situation, choisi ou pas les bons mots. Le seul crime que vous aurez parfois commis, c?est d?avoir été le dernier à voir la bête en vie.
Vous serez un mauvais vétérinaire.
Erreur de jugement ?
Permis provisoire de détention
par Fourrure le 18/10/2008 à 8h50
Il y a un petit peu d'agitation dans le monde des "chiens dangereux" depuis quelques semaines : depuis la promulgation de la loi du 20 juin 2008, tout le monde attends les décrets la concernant (et les décrets manquants de la loi du 6 janvier 1999, mais j'y reviendrai).
Pourquoi ?
A cause de ce minuscule décret créant l'article D211-5-2 du code rural :
Le permis provisoire de détention mentionné au II de l'article L. 211-14 est délivré par arrêté du maire de la commune où réside le propriétaire ou le détenteur de l'animal.
Il précise le nom et l'adresse du propriétaire ou du détenteur du chien, l'âge, le sexe, le type, le numéro d'identification et la catégorie du chien.
Il expire à la date du premier anniversaire du chien.
Le maire mentionne dans le passeport pour animal de compagnie le numéro et la date de délivrance du permis provisoire de détention.
On demande donc :
- Le nom et l'adresse du propriétaire ou du détenteur du chien, l'âge, le sexe [du chien]
Rien à signaler.
- Le numéro d'identification [du chien]
Article 212-10 du code rural :
Les chiens et chats, préalablement à leur cession, à titre gratuit ou onéreux, sont identifiés par un procédé agréé par le ministre chargé de l'agriculture mis en ?uvre par les personnes qu'il habilite à cet effet. Il en est de même, en dehors de toute cession, pour les chiens nés après le 6 janvier 1999 âgés de plus de quatre mois. L'identification est à la charge du cédant.
Dans les départements officiellement déclarés infectés de rage, l'identification est obligatoire pour tous les carnivores domestiques.
Tatouage et/ou puce électronique obligatoire pour tous les chiens et chats de plus de quatre mois (non, ce n'est pas nouveau) !
- Le type [du chien]
Je suppose qu'il faut comprendre : la race, ou le type racial.
Alors attention : un chien de race est un chien inscrit au Livre des Origines Français] (LOF), né de deux parents inscrits au LOF.
Un chien appartenant à un type racial est un chien qui ressemble à un chien de race, mais qui n'est pas inscrit au LOF (à ma connaissance, il n'existe aucune définition légale du type d'un chien).
Si votre chien est un American Staffordshire Terrier dont vous détenez le certificat de naissance ou le pedigree, la déclaration en mairie est facile.
Si votre chien est un bâtard, ou si vous le considérez comme un chien de race, mais sans en avoir les papiers, nous parlerons de type racial. Attention : un carnet de vaccination, une carte de tatouage ou d'identification électronique, un passeport pour animal de compagnie ne constituent pas une attestation d'appartenance à une race, au sens strict du terme.
Dans ce dernier cas, je vous déconseille d'inscrire un type racial concerné par les catégories de la loi du 6 janvier 1999 : il vaut mieux rester vague et déclarer "croisé dogue" ou "croisé molosse" ou toute autre mention dans le genre. Sinon, vous allez avoir du mal à argumenter... Mais si vous inscrivez cela, pourquoi aller en mairie demander la délivrance de ce permis provisoire, puisque votre chien n'est dans ce cas pas concerné par les catégories ?
Excellente question...
Peut-être avez-vous subi des pressions du voisinage ?
Ce permis vous a peut-être été demandé par un agent des forces de l'ordre ?
Peut-être avez--vous simplement envie d'être en règle ?
Dans tous les cas, n'oubliez pas que vous n'avez pas à posséder ce permis provisoire de détention si votre chien n'appartient pas aux catégories I ou II. Si vous allez le chercher, vous déclarez de facto que votre chien est un chien potentiellement dangereux ! Évidemment, il est des cas où la question ne se pose vraiment pas, et où il est inutile de jouer la mauvaise foi. Mais il en est d'autres où vous feriez mieux d'attendre que votre chien ait fini sa croissance, histoire de vérifier si, oui ou non, il appartient bien à l'une des deux catégories !
Nous y venons donc :
- La catégorie du chien
Vous allez déclarer la catégorie à laquelle appartient votre chien. Vous l'avez compris en me lisant ci-dessus, ce n'est pas une déclaration à faire à la légère.
Il est inutile de vouloir se soustraire à la loi si vous êtes concerné (et illégal, sans parler de votre responsabilité !), mais il est tout aussi inutile de s'y contraindre si le chien n'appartient pas aux catégories.
Si vous avez un doute, demandez à votre vétérinaire. Si la réponse est évidente pour lui, il vous le dira instantanément. S'il a un doute lui aussi, il procédera à une expertise. Vous pourrez lui demander un certificat. Mieux, je vous y encourage.
Ca aura un coût ? Oui.
Lequel ? Ca dépendra du temps passé : chez moi, entre 8 et 50 euros, en sus de la consultation. Je ne fais pas payer les gens qui, en consultation ou à l'accueil, me demandent un avis facile à rendre (genre si le chien est un boxer avec papiers, ou un caniche sans papiers, ce sera vite vu, et gratuit). S'il faut un certificat, tarif minimal : consultation + 8 euros.
Par contre, le vétérinaire ne délivrera pas de certificat si le chien n'a pas fini sa croissance.
Et s'il n'a pas fini sa croissance et qu'il n'a pas de certificat de naissance, il n'appartient à aucune catégorie. Vous n'avez dons pas à aller en mairie, CQFD.
Sauf cas particuliers, je pense notamment aux relations de voisinage, ou aux incidents (si le chien a mordu quelqu'un, par exemple). Et là, il s'agira d'un délinquant juvénile, gaffe à notre garde des sceaux (que mille fourrures aux doux chatoiements enveloppent son corps de leur chaleur).
- Il expire à la date du premier anniversaire du chien.
Ce qui fait foi, c'est la date inscrite sur le certificat de naissance et/ou sur le document d'identification.
- Le maire mentionne dans le passeport pour animal de compagnie le numéro et la date de délivrance du permis provisoire de détention.
Alors ça, c'est rigolo : il n'y a aucun endroit pour noter cela sur les passeports européens dont je dispose, je suppose que ça sera prévu dans les nouveaux. Mais dans les modèles étrangers ?
Bon, peu importe, je chipote...
Machistadorette ?
par Fourrure le 16/10/2008 à 13h12
"Alors, celle-là, elle est vide. On a fait venir quatre fois l'inséminateur !
- Ah, oui, effectivement, vu son âge, mieux vaut la réformer...
- Mais le pire, c'est que le dernier à être venu l'inséminer, ben c'était une jeune fille !"
Elle : mamie dynamique, 65 ans, la gestuelle expressive et les cheveux gris au vent, avec ses bottes, son jean et son pull vert.
Moi : la blouse cachou virant au bouseux, les bottes dans le fumier, un gant de fouille à la main.
"Ah, mais je me suis dit : tu es vraiment une vieille peau, ma fille, mais j'ai pas pu m'empêcher de le penser, que c'était pas un boulot pour les femmes !
Mais elle m'a dit : cette vache, elle n'aurait pas eu un gros souci au dernier vélâge ?
Alors j'en suis restée baba. Ben oui, qu'j'ai dit, un gros veau et le vétérinaire il y a passé du temps !
- Oui, il vous a aussi dit de la réformer à cause des risques de séquelles..."
Là, je ne pouvais pas laisser passer...
"Tout à fait, mais comment elle le savait elle ?"
J'attends, sans rien dire. Je l'aime bien, quand elle fait la conversation toute seule.
"Et ben elle m'a dit : cette vache, elle s'urine dans le vagin et l'utérus, elle ne prendra jamais, il y a des lésions de l'appareil génital, il faut la réformer.
- Ah oui, là, elle a raison. J'aurais préféré avoir tort.
- Ben oui, mais pourquoi les deux autres hurluberlus ils n'ont rien dit quand ils l'ont inséminée ?"
Je lâche un grognement indistinct en enfonçant mon bras dans le rectum d'une vache, elle l'interprétera comme elle voudra.
"Parce que elle, c'est une fille, mais elle l'a sentie, la séquelle, et elle a dit que c'était pas la peine d'inséminer, alors que les deux autres couillons, rien du tout."
Ses deux bras balaient l'espace devant elle dans un mouvement définitif. Je ne peux m'empêcher de déguster le terme "couillon".
"Et moi, vieille peau, qui ai des réflexes de mamie réac' ! Ah je m'en veux, hein, et je sens bien que je le pense encore ! Que je suis con, parce qu'elle a bien fait son boulot, elle."
Vous l'avez senti, l'appui sur le "elle" ?
Je sais pas vous, mais je trouve que dans l'ensemble, les femmes sont plus machistes que les hommes avec celles qui font "des métiers d'homme". Celle-ci a au moins assez de recul pour s'en rendre compte. Ma stagiaire est restée coite pendant toute la diatribe, d'ailleurs.
Ou alors, c'est tout l'inverse. Je me rappelle d'une campagne "profonde" où une femme avait couverte une piqueuse de biscuits et de chocolats pour avoir montré à son homme qu'une vétérinaire pouvait très bien réaliser la prophylaxie. C'était touchant !
Par contre, je ne peux pas m'empêcher de me dire que si un des couillons avait avait été à la place de cette inséminatrice, même le troisième à passer, ça aurait juste été "normal". Alors que comme c'était une femme, elle en parlera à tout le canton. Tant mieux, ça facilitera la vie professionnelle de cette jeune fille...
Tests génétiques et autres boules de cristal
par Fourrure le 12/10/2008 à 11h51
A l'origine de ce billet, une demande de Véro suite à une discussion sur le blog Aube Nature, au sujet d'une maladie cardiaque chez les chats de races Maine Coon dont le dépistage est désormais possible grâce à un test génétique.
Plutôt que de me lancer sur une discussion pointue au sujet de ce test, je pense plutôt reprendre quelques fondamentaux... ce qui me permettra sans doute de répondre aux questions soulevées par cette maladie et ce test.
Quelques bases
Aujourd'hui, la plupart des gens ont entendu parler de l'ADN et de instructions qu'il contient, les gènes, mais je ne crois pas inutile de reprendre quelques paires de bases.
L'ADN, c'est une immense suite d'instructions qui se trouve en nous et qui permet à notre corps de se construire dès le début de notre vie, qui lui permet de fonctionner, de lutter contre les maladies. L'ADN contient les informations qui font de nous un être humain, et non une baleine ou un myosotis. Et il y a de l'ADN dans tous les êtres vivants, même dans les tomates. C'est à cause de votre ADN que vous êtes un homme, ou une femme, que vous êtes blanc ou noir, que vous avez les cheveux bruns ou les yeux bleus.
Par contre, ce n'est pas seulement votre ADN qui fait que vous êtes petits, ou gros, ce n'est pas lui non plus qui est responsable de votre cicatrice en travers du menton, souvenir d'un coup de fouet reçu dans un train quand vous étiez jeune. Ce dernier exemple est caricatural, mais très important : votre ADN ne définit pas votre existence, il ne donne que les plans. Votre alimentation, votre éducation, votre "histoire" jouent également un rôle important dans ce que vous êtes aujourd'hui. Le débat de l'inné et de l'acquis ne date pas de la découverte de l'ADN...
Les généticiens parlent de génotype - le plan, les instructions contenues dans l'ADN - et de phénotype - votre apparence, et, au sens plus large, toutes les caractéristiques que vous exprimez.
Le phénotype dépend du génotype, mais pas seulement : cette cicatrice au menton fait partie de votre phénotype, mais elle n'était pas prévue dans le génotype.
Le phénotype est en partie déterminé par le génotype, mais toutes les instructions du plan ne se retrouvent pas forcément dans le phénotype. Par exemple, nous savons tous que nous sommes plus grands que nos parents, pourtant, ils possèdent à peu de choses près le même génotype : la différence, c'est que nous avons reçu une meilleure alimentation, de meilleurs soins médicaux, bref, nos parents ont donné à notre génotype la possibilité d'exprimer certaines potentialités qui étaient restées cachées chez eux.
Un abus très fréquent est de tout ramener à la génétique, comme Zola ramenait tout au milieu social - un fils d'alcoolique sera forcément un alcoolique ?
C'est une erreur. Nous ne sommes pas que le produit de nos gènes. Ceci est également valable pour les animaux. Voilà pourquoi il est stupide de croire que les pitbulls sont des chiens méchants, ou que les labradors sont tous des anges.
Je prends un exemple caricatural, le standard du labrador, mais ça pourrait être celui de n'importe quelle race :
Tempérament: Intelligent, ardent et docile, il ne demande qu?à faire plaisir. Naturel amical sans aucune trace d?agressivité, il ne doit pas non plus se montrer craintif à l?excès.
Si ça fait partie du standard, c'est que l'on sous-entends que tout ceci a un déterminant génétique majeure, or ce n'est pas vrai. Par contre, les chiens ne font pas des chats, et un chiot labrador, élevé par une mère labrador et des éleveurs qui attendent de leur chien qu'il soit un labrador, sera généralement conforme à ce standard comportemental, qui, de toute façon, ne se mouille pas trop tout en rassurant les futurs maîtres. Le problème, c'est la grosse déception de ceux-ci quand leur bébé inscrit au LOF ne correspond pas à la notice, souvent parce qu'il l'ont mal éduqué...
Petite remarque en passant, je crois qu'il est marqué "intelligent" dans tous les standards de race... Passons, je disgresse.
Allèles ? Ouh la !
Là, évidemment, je vous ai servi des exemples dans lesquels il semble évident que l'ADN ne fait pas tout, voire pas grand chose. Il est désormais acquis que notre comportement, comme celui de nos animaux, est plus le fruit de notre - et leur - éducation que d'un quelconque destin tracé dans nos gènes.
Las, le sujet serait plutôt, à la demande de Véro qui m'offre une excellente occasion d'aborder des sujets complexes et qui me tiennent à coeur, les maladies génétiques.
De quoi s'agit-il ? Certaines maladies sont inclues dans le plan. Dans l'ADN. Par exemple, la mucoviscidose, bien connue deux jours par an pendant le téléthon, mais oubliée le reste du temps à moins qu'un jeune homme ne rappelle son existence au grand public.
Là, les esprits les plus observateurs feront remarquer qu'il n'est pas logique qu'une telle maladie puisse exister dans le plan, puisque l'ADN est transmis par les parents, or ceux-ci n'étaient pas malades. Les choses se corsent, accrochez-vous, c'est très important pour comprendre la suite.
Notre ADN est une suite de gène, d'instructions. Chacun de ces gènes est présent en double, mais pas forcément dans la même version (le terme employé en génétique est allèle). L'une de ces versions est transmise par le père, l'autre par la mère (l'une était dans l'ovule, l'autre dans le spermatozoïde). Par exemple, pour la couleur des yeux, je peux avoir une version bleue, et une version marron, ou bien deux bleues, ou deux marrons, selon ce que m'ont légué mes parents.
Si j'ai deux fois la version "bleu", on dit que je suis homozygote pour ce gène, et j'ai les yeux bleus. Idem avec deux version "marron", et des yeux marrons.
Et si j'ai deux versions différentes, une bleue, et une marron ? On dit que je suis hétérozygote. Et j'ai les yeux de quelle couleur ? Marrons, parce que la version "marron" est dominante sur la version "bleue".
Maintenant, intéressons-nous à la transmission : si j'ai un enfant, et que je suis homozygote "bleu", je vais leur transmettre, forcément, la version "bleue". Leur mère leur offrira une autre version, ou la même, et puis on verra bien.
Mais si je suis hétérozygote "marron-bleu", j'ai une chance sur deux de leur transmettre la version "marron" ou "bleue". J'ai les yeux marrons, mais, si ma femme donne une version "bleue", et moi aussi, les yeux de notre enfant seront bleus.
Ceci est un exemple simpliste de transmission dite mendelienne, du nom de son découvreur.
La mucoviscidose fonctionne à peu près comme ça : des parents sains, mais hétérozygote, transmettent une version "maladie" et celle-ci se déclenche si l'enfant possède deux versions "maladie".
Mais la plupart du temps, ça ne marche pas comme ça, car la vie est beaucoup plus compliquée.
Il existe bien des versions dominantes et dominées (on dit récessives), mais le plus souvent, une caractéristique physique est le fruit de l'expression de plusieurs gènes. Certains sont dominants, d'autre récessifs, il peux en exister des dizaines de versions, et non pas seulement deux, et en plus, en général, d'autres gènes viennent modifier leur expression. Par exemple, et c'est imaginaire, un gène "blue lagoon" pourrait finalement faire que c'est la version "bleue" qui va s'exprimer aux dépends de la version "marron", et qu'un hétérozygote "marron-bleu" ait finalement des yeux bleus grâce au gène blue lagoon.
Certaines versions, dominantes ou récessives, ne s'expriment pas toujours. Dans ce cas, on dit qu'elles ont une pénétrance incomplète.
Du phénotype, on ne peut donc pas déduire le génotype.
Et si on a le génotype, on n'est pas sûr du tout de pouvoir prévoir le phénotype.
Maintenant que nous savons de quoi nous parlons, revenons en à la question de départ, qui concerne le test génétique de dépistage de l'hypertrophie concentrique du myocarde chez les chats de race Maine Coon.
Le coeur serré
L'hypertrophie concentrique du myocarde, ou cardiomyopathie hypertrophique, ou HCM pour faire classieux, est une maladie qui provoque un épaississement du muscle cardiaque, aux dépends de ses cavités. Le résultat, c'est que le débit de la pompe cardiaque s'en retrouve modifié, puisque moins de sang est pompé à chaque contraction. Le malade s'épuise petit à petit et peut même décéder brutalement sans signe précurseur majeur.
Le diagnostic est réalisé à partir d'un ensemble de symptômes, et confirmé par une échographie du coeur.
Hem. Et l'Ecole Nationale Vétérinaire de Maison-Alfort n'est pas la seule autorité en matière de cardiologie vétérinaire, très loin de là (je précise, pour avoir lu cette énormité quelque part...).
Cette maladie est extrêmement rare chez le chien, mais assez fréquente chez le chat.
Déjà, votre attention de généticien s'éveille : il y a donc un déterminisme génétique.
Elle est fréquente chez les chats de race Maine Coon, on peut donc supposer que la sélection réalisée par les éleveurs a involontairement favorisé une version "maladie" d'un gène qui coderait l'avenir du muscle cardiaque. C'est malheureusement souvent le cas : la sélection classique se fait sur un ensemble de critères physiques plus ou moins objectifs, et il arrive parfois que l'on favorise certaines maladies, surtout si elles ne sont pas visibles immédiatement, comme c'est le cas de notre hypertrophie concentrique du myocarde. Avec cette maladie, il a fallu le développement de l'échocardiographie vétérinaire et la multiplication des cas pour comprendre ce qui se passait, et tenter d'agir dessus, tout d'abord en écartant de la sélection les animaux malades.
Le souci, c'est que ces animaux potentiellement malades pouvaient ne l'être que très tardivement, voire jamais. Et pendant ce temps, ils ont pu se reproduire.
Comme, la plupart du temps, on pouvait identifier des lignées d'animaux malades, les chercheurs se sont dit que nous devions avoir affaire à une maladie au déterminisme génétique simple, ce qui semble être le cas : un gène, poétiquement baptisé MyBPC3, possède une version "maladie" nommée HCM1.
Cette version "maladie" est dominante : il suffit d'une version pour être malade, contrairement à la mucoviscidose citée plus haut. La fiche du laboratoire Antagène est extrêmement claire, je vous invite à vous y reporter si le sujet vous intéresse, mais ça correspond à l'exemple "marron" vs "bleu" utilisé plus haut.
Tests génétiques, un invention d'eugénie ?
A priori, les choses sont donc simples :
- On a un gène MyBPC3, codant pour une protéine du muscle cardiaque.
- Il en existe une version "défectueuse", nommée HCM1, responsable d'une hypertrophie concentrique du myocarde.
- Une seule version HCM1 suffit à déclencher la maladie.
- Un test génétique permet de déceler la présence de cette version HCM1.
C'est ce que la plupart des gens, vétos compris, vont retenir. Pourtant, les fiches d'Antagène sont beaucoup plus riches d'enseignements que cela.
En réalité, les choses sont bien plus compliquées. J'avais un prof qui disait : "Je vais vous expliquer un truc simplement, pour que vous puissiez comprendre. Mais n'oubliez pas : c'est simple, donc c'est faux."
Reprenons les propositions simples énoncées ci-dessus.
- On a un gène MyBPC3, codant pour une protéine du muscle cardiaque.
Corollaire : il n'y a pas que ce gène impliqué dans les muscles cardiaques.
- Il en existe une version "défectueuse", nommée HCM1, responsable d'une hypertrophie concentrique du myocarde.
Il en existe au moins une version de MyBPC3 favorisant la maladie. Il en existe certainement d'autres. En fait, on sait déjà qu'il en existe d'autres. On en connaît d'ailleurs des centaines chez l'homme.
En plus, il existe d'autres gènes responsables d'une hypertrophie concentrique du myocarde, car, je vous l'expliquais plus haut, la plupart de nos caractéristiques physiques dépendent de plusieurs gènes qui interagissent les uns avec les autres au cours de notre développement et de notre vie.
- Une seule version HCM1 suffit à déclencher la maladie.
C'est malheureusement vrai.
Mais la maladie peut se déclencher sans que le chat ne porte cette version HCM1 du gène MyBPC3, parce qu'il existe d'autres version de ce gène, et d'autres gènes impliqués.
Mais la présence de cette version HCM1 ne dit pas quand le chat sera malade, ni à quel point sa maladie sera grave. On sait juste qu'il sera malade un jour... pas qu'il en mourra, pas qu'il en sera malade avant d'être mort d'autre chose, pas qu'il en sera malade comme un chien, etc.
- Un test génétique permet de déceler la présence de cette version HCM1.
Oui, c'est Antagène qui le commercialise.
Je cite le laboratoire, dont les fiches sont un modèle de clarté :
Ce test permet de dépister uniquement la forme HCM1 et aucune autre forme de cardiomyopathie. Ce test ne permet pas de dépister la CMH dans les races de chat autres que le Maine Coon.
De tout ce qui précède, vous pouvez en déduire les précisions apportées par le laboratoire, je pense qu'il faut les marteler, c'est très important.
Cette maladie cardiaque présente une très grande variabilité d'expression. Le test génétique ne permet pas de déterminer l'âge d'apparition et la gravité des symptômes. Consulter votre vétérinaire traitant et/ou un vétérinaire spécialisé en cardiologie pour suivre l'évolution de la maladie.
Le test n'est pas une boule de cristal. Il répond simplement à une question simple, et ne dit rien d'autre : "ce Maine Coon est-il porteur de la version HCM1 du gène MyBPC3 ?"
Tout le reste, c'est votre vétérinaire, et vous, qui le déduirez.
Maintenant, nous savons ce que dit ce test. A quoi sert-il ?
Antagène nous propose les utilisations suivantes :
Garantir la santé du chat
Non. C'est mal formulé. Tester le chat ne permet absolument pas de garantir sa santé, seulement de dire s'il est, ou non, porteur d'une version d'un gène provoquant inéluctablement une maladie qui ne sera pas forcément fatale, mais qui sera peut-être très grave. Il est possible que cette maladie atteigne un stade fatal après une mort "naturelle" et à un âge avancé, d'une cause qui n'a rien à voir avec l'hypertrophie concentrique du myocarde.
Dépister précocement les chatons.
Oui, et ça, c'est très utile.
Ca permettra à l'éleveur de dire à son client que son chaton est, ou n'est pas, porteur d'une version d'un gène provoquant inéluctablement une maladie qui ne lui sera pas forcément fatale, mais qui sera peut-être très grave. Et qu'il est possible que cette maladie atteigne un stade fatal après une mort "naturelle", et à un âge avancé, d'une cause qui n'a rien à voir avec l'hypertrophie concentrique du myocarde.
Vous avez remarqué ? C'est beaucoup plus difficile à placer dans la conversation que "ce chat est un déficient génétique, il va mourir". Mais cette dernière version de l'explication est simple, donc...
Sélectionner les reproducteurs et adapter les croisements.
Oui, à l'échelle d'un élevage, cela permet au sélectionneur de choisir, en connaissance de cause, ses reproducteurs et ses schémas de croisements.
Cela ne signifie pas qu'il écartera forcément de la reproduction tous les porteurs du gène, car la race possède un très faible effectif et certains chats possèdent par ailleurs des qualités remarquables dont la préservation peut être capitale. A mon sens, il serait excessif de retirer tous les chats porteurs du schéma de reproduction, même si l'on sait qu'ils transmettront la version HCM1 à une partie de leur descendance.
N'oublions pas, même en raisonnant uniquement d'un point de vue de sélectionneur, que ces chats portent aussi des gènes très variés dont la diversité est indispensable au "sang" Maine Coon. Je prends un exemple caricatural, intuitif. Simple, donc faux, pour vous aider à comprendre : et si les seuls chats non porteurs de ce HCM1 appartenaient tous à la même famille ? Vous imaginez ce qui va se passer au bout de trois générations de croisements consanguins ? On n'aura plus que des débiles et des handicapés, dont aucun ne sera porteur de HCM1.
Eviter de propager la maladie dans votre élevage et dans la race
C'est à l'échelle de l'élevage et de la race qu'un contrôle intelligent doit s'exercer : savoir qui est porteur, qui va transmettre, pour, très lentement, faire disparaître cette forme de la maladie. Ce n'est pas un combat de court terme.
Anticiper l'apparition de la maladie & adapter les conditions de vie des chats potentiellement atteints
Ces deux points vont ensemble. L'hypertrophie concentrique du myocarde, ça se dépiste et ça se diagnostique.
Ca ne se guérit pas, mais ça se soigne.
Plus on s'y prend tôt, mieux ça se passe.
Gènes, et puis ?
Quelques points pris à la volée dans la discussion sur le blog Aube Nature.
Il faut raisonner par l'absurde (si j'ose dire) : avant que ce test n'existe, l'espérance de vie des maine coons était EXACTEMENT la même qu'actuellement, soit environ 12/13 ans
Oui, mais ce n'est pas une raison pour se voiler la face : le test n'est disponible que depuis très peu de temps, nous n'avons pas de recul, toute décision et conclusion hâtive serait une erreur.
Pour l'instant, l'espérance de vie des Maine Coons n'a rien à voir avec le test.
Si des chats d'une lignée donnée vivent tous vieux, il y a de très fortes chances que les descendants vivent aussi vieux, furent-ils ADN+ ou non
Bof. Trop de facteurs environnementaux.
Et puis je pense que tous les chats sont "ADN+", mais je vous taquine.
Gêne éthique ?
D'une certaine manière, en inhibant la reproduction de cette race dont le génome est "indésiré", il y a eugénisme ; ce qui est délicat.
Quelle drôle de formulation. Nous ne parlons pas d'humains. La création des races et leur sélection n'est qu'eugénisme (enfin, si on est rationnel).
C'est la définition même du métier d'éleveur.
Que l'on sélectionne sur la présence d'un gène "défectueux" ou sur la couleur des moustaches, quelle différence ? L'homme s'arroge ce pouvoir sur la nature, on pourrait en discuter des heures, mais il faut l'assumer !
Bref, n'est-il pas mieux de laisser faire la nature (sélection naturelle) dans ce cas ?
Je vous imagine bien expliquer à une enfant : "écoute petite, c'est comme ça, on aurait pu le savoir avant, supprimer cette maladie ou au moins la prévenir, mais c'est la sélection naturelle, que veux-tu ?"
Je suis un poil cruel, car, plus sérieusement, nous ne parlons de toute façon pas de sélection naturelle mais d'élevage. De plus, la mortalité peut survenir après 15 ans, combien de chatons nés avec cette maladie pendant cette période de la vie d'un reproducteur ? La sélection naturelle n'éliminera pas l'hypertrophie concentrique du myocarde, car la "sélection naturelle" (je n'aime vraiment pas cette formulation...) n'empêchera pas ces chats d'avoir une descendance.
Cédric Girard enchaîne avec pertinence sur les implications juridiques de l'existence de ce test, je vous invite à lire son message, je ne ferai pas mieux que lui.
Véro soulève tout un tas de points passionnants. Certaines questions trouveront leurs réponses plus haut dans mon billet. D'autres ne sont pas de ma compétence, mais de celle des éleveurs...
Plus loin, elle soulève une question fondamentale sur les boules de cristal et la pertinence des tests de dépistage en faisant un parallèle avec l'espèce humaine.
Imaginons 2 minutes l'enfer que seraient nos propres vies si on faisait des tests ADN , nous serions tous ou cardiaques ou futur cancéreux ou futur Alzheimer ou autre ....
N'oubliez jamais que les animaux ne sont pas des humains, et que l'anthropomorphisme conduit souvent à des erreurs de raisonnements et nombre d'excès. C'est un autre débat.
Références :
Le site d'Antagène offre statistiques et tableaux afin de mieux cerner la maladie.
Le site Pawpeds offre une page très claire et très complète sur ce test et cette maladie, ainsi qu'une foule de liens, je vous le recommande si vous voulez aller plus loin.
Le site de la chatterie Koolkat offre à peu près les mêmes explications.
Un petit saut pour la science, un grand saut pour la pucité
par Fourrure le 07/10/2008 à 22h08
Vous connaissez tous les prix Nobel.
Mais vous êtes sans doute moins nombreux à connaître les prix Ig Nobel, qui récompensent chaque année les recherches les plus loufoques. Entendons nous bien : la fondation Improbable Research ne récompense pas des charlatans, mais des scientifiques sérieux qui ont menées des études dans les règles de l'art.
Our goal is to make people laugh, then make them think. We also hope to spur people's curiosity, and to raise the question: How do you decide what's important and what's not, and what's real and what's not ? in science and everywhere else?
Traduction libre :
Notre but est de faire rire les gens, puis de les amener à réfléchir. Nous espérons aussi titiller leur curiosité, et les amener à se poser la question : Comment décider de ce qui est important et de ce qui ne l'est pas, de ce qui est vrai, ou pas - dans la science comme ailleurs ?
Je vous conseille la lecture des résultats, ça vaut toujours le détour.
Cette année, il est un évènement qui surpasse sans aucun doute le Nobel de médecine partagé entre les découvreurs (français) du virus du SIDA et l'inventeur (allemand, mais on en parle moins à la radio) du virus responsable du cancer du col de l'utérus chez la femme.
Roulements de tambours...
Suspense...
Ouverture du rideau rouge, projecteurs...
Cette année, l'Ig Nobel de biologie est attribué à :
Marie-Christine Cadiergues, Christel Joubert, et Michel Franc de l'Ecole Nationale Veterinaire de Toulouse, France pour avoir découvert que les puces des chiens sautent plus haut que les puces des chats !
Traduction libre du résumé de l'étude :
Les performances de saut de Ctenocephalides canis (la puce du chien) et Ctenocephalides felis felis (la puce du chat) ont été mesurées et comparées sur de jeunes imagos (adultes) jamais nourris. La longueur moyenne du saut de C. felis felis était de 19.9+/-9.1 cm, la longueur minimale de 2cm, et la maximale de 48cm. Le saut de C. canis était significativement plus long (30.4+/-9.1cm ; de 3 à 50 cm). Pour l'évaluation de la hauteur du saut, des tubes en plastique gris mesurant 9 cm de diamètre ont été utilisés. leur hauteur était portée de 1 à 30 cm par pallier de 1cm. Des groupes de dix puces de la même espèce étaient déposés à la base du tube. Le nombre de puces qui réussissaient à sauter hors du tube était enregistré. La hauteur moyenne de la performance réussie par 50% des puces a été calculée après linéarisation des courbes. Elles étaient de 15.5 et 13.2 cm pour C. canis et C. felis, respectivement. Le saut le plus haut était de 25 cm pour C. canis et de 17cm pour C. felis.
Michel Franc, professeur à l'ENVT, a également été l'auteur très remarqué d'un appel radiophonique aux voyageurs afin de lui ramener des puces du monde entier...
J'aurais presque envie de chipoter en rappelant que la plupart des puces trouvées sur les chiens sont des Ctenocephalides felis felis, au fond très fuyant, et qu'on ne trouve pour ainsi dire pas de Ctenocephalides canis, au front très convexe, sur les chats, ces dernières étant plus spécifiques d'hôte que leurs cousines.
Je pourrais étaler ma science en expliquant que ces performances exceptionnelles au vu de la taille des puces (1 à 8mm, essayez de sauter la tour Eiffel, vous !) sont permises par la résiline, une molécule que la puce compresse avant de la verrouiller grâce à son système articulaire, pour la libérer brutalement en déverrouillant. Je n'oserais cependant pas en rajouter en précisant que ces performances sont indépendantes de la température, contrairement à nos ridicules efforts musculaires.
Je pourrais aussi abuser en rappelant que non, les chiens ne se contaminent pas dans nos salles d'attente : des chiens sains mis en présence de chiens contaminés ont attrapé de 2 à 4.2 puces en 2 à 24 heures, ce qui est insignifiant. La contamination se fait par les cocons de l'environnement : les puces sont sédentaires.
J'aurais la cuistrerie de conclure en précisant que le cycle d'une puce (de l'oeuf à l'adulte) est de 13 jours à un an (ah, ces vieilles maisons de vacances où les puces éclosent toutes en même temps lorsque vous faites vibrer les planchers !), et qu'une adulte pond environ 30 oeufs par jour : traiter le chien ou le chat est insuffisant, il faut aussi traiter l'environnement !
Bon, on se marre, on se moquerait presque, mais en attendant, j'espère que les lauréats sauront apprécier cette marque de reconnaissance, pour loufoque qu'elle soit, et je devine déjà la jalousie de certains de leurs collègues. J'ai pu apprécier le sens de l'autodérision de Michel Franc, saura-t-il être à la hauteur ?
Chers professeurs, chers confrères, je vous adresse, sans moquerie aucune, mes plus sincères félicitations !
REFERENCE:
"A Comparison of Jump Performances of the Dog Flea, Ctenocephalides canis (Curtis, 1826) and the Cat Flea, Ctenocephalides felis felis (Bouche, 1835)," M.C. Cadiergues, C. Joubert, and M. Franc, Veterinary Parasitology, vol. 92, no. 3, October 1, 2000, pp. 239-41.
Merci à PG, qui se reconnaîtra, pour le tuyau !
Prophylaxie
par Fourrure le 03/10/2008 à 22h11
Prophylaxie, c'est un mot qui signifie, en gros, "méthode de prévention".
La prophylaxie dont je vais vous parler, la plupart des acteurs du monde rural la nomment "pique" ou "prophylo".
Je pense que c'est surtout un aspect du métier de vétérinaire que peu de gens connaissent.
Pour les vaches, les moutons et les chèvres, ce terme désigne en général les prises de sang qui sont réalisées annuellement sur une partie du cheptel français. Ainsi, tous les ans, je vais chez tous mes clients éleveurs de bovins pour réaliser une prise de sang sur chaque vache de plus de deux ans. Je vais également chez chaque éleveur de moutons pour faire une prise de sang sur tous ses reproducteurs, ou sur une partie s'il a vraiment un très gros cheptel. Les règles de cette lutte organisée par l'État sont édictées dans chaque département en fonction de leur situation sanitaire. Selon les maladies, le rythme peut être annuel, ou bisannuel, voire moins souvent. Quand une maladie est éradiquée, on arrête...
La prophylaxie est presque intégralement prise en charge par l'Etat : frais vétérinaires, analyses de laboratoire, gestion globale, ce qui a permis l'élimination de nombreuses maladies dangereuses pour le cheptel comme pour l'homme.
C'est une organisation titanesque qui mobilise :
- Les éleveurs, qui doivent assurer la contention de leurs animaux.
- Les vétérinaires sanitaires (des vétérinaires qui agissent sur mandat de l'État dans ce genre de situation), qui réalisent les prises de sang, ou toute autre opération, comme la vaccination contre la fièvre catarrhale ovine, ou (mais c'est terminé pour l'instant), contre la fièvre aphteuse...
- Les laboratoires départementaux vétérinaires, qui réalisent les analyses.
- Les groupements de défense sanitaire, qui organisent.
- Les directions des services vétérinaires, qui supervisent le tout.
Par exemple, pour les bovins, la prophylaxie concerne, ou a concerné :
- La brucellose, une maladie qui a presque disparu (grâce à la prophylaxie). Chez l'homme, on parle de fièvre de Malte, vous avez peut-être un grand-père qui l'a attrapée et qui en a gardé des séquelles ?
- La leucose bovine enzootique (LBE), une maladie très grave pour les bovins, elle a pratiquement disparu (grâce à la prophylaxie).
- La tuberculose, que je ne vous présente pas, et qui elle aussi pratiquement disparu des élevages (devinez grâce à quoi ?).
- La fièvre aphteuse, très grave pour les ruminants, qui a disparu en France (grâce, a la prophylaxie, aussi).
- La rhinotrachéite infectieuse bovine (IBR), qui elle n'est pas grave mais est prise en compte dans les échanges commerciaux (elle elle n'a vraiment pas disparu mais la lutte commence seulement).
- Le varron, un parasite qui finit sa vie larvaire dans le cuir des ruminants et en déprécie fortement la valeur.
- La fièvre catarrhale ovine, qui s'installe par chez nous depuis quelques années, et sans doute pour un bout de temps.
Mais la prophylaxie concerne aussi les ovins (pour la brucellose et la fièvre catarrhale) et les porcins (maladie d'Aujeszky, SDRP).
Dans tous les cas, soit l'État décide qu'il faut supprimer la maladie (prophylaxie obligatoire), soit ce sont les éleveurs (prophylaxie facultative, mais que l'État rend obligatoire si au moins 60% des éleveurs s'y mettent de leur propre chef, ça a été le cas de l'IBR).
Je parlais d'organisation titanesque. Ce n'est vraiment pas un vain mot, même en réduisant la prophylaxie à mon niveau de vétérinaire sanitaire libéral, ce qui est injuste pour ces techniciens des services vétérinaires et ces vétérinaires sanitaires qui interviennent à l'abattoir : l'inspection de la carcasse de l'animal permet de rechercher certains agents pathogènes dangereux pour l'homme et/ou l'animal. La plupart des cas de tuberculose sont aujourd'hui découverts par cette voie, on recherche des parasites dans les carcasses d'équidés ou de porcins... Je ne devrais pas non plus oublier la recherche de l'ESB dans la moelle épinière des bovins.
La prophylaxie mobilise chaque année tous les troupeaux bovins et ovins, ainsi que les élevages porcins. Tous les ans, il faut attraper ces bestioles pour leur faire des prises de sang, quand une épizootie de fièvre catarrhale ne vient pas compliquer les choses en obligeant à les coincer deux, voire quatre fois de plus. En plus, curieusement, la plupart des ces bêtes n'apprécient pas de subir :
- une prise de sang (recherche de brucellose, de LBE, d'IBR et de varron).
- une injection intradermique de tuberculine, qui permet de dépister la tuberculose.
- deux injections intra-musculaires de vaccins contre la FCO.
Et là, il faut aimer les coups de pieds et ne pas tenir à sa propreté, parce que les prises de sang se font sous la queue. Âmes sensibles s'abstenir, il y a de la violence (dirigée contre le véto, je tiens à rassurer les amis des bêtes), de la merde et du sang. Que la vache vive dans une belle stabulation bien paillée ou dans un pré en altitude (allez les choper les limousines qui ne voit un homme qu'une fois par an, pour se faire perforer par un maniaque).
Chaque tube est identifié par le numéro du bovin ou de l'ovin, étiqueté, puis envoyer au laboratoire départemental. je vous laisse imaginer la complexité du bazar et la rigueur nécessaire. Quand je pense qu'on nous prédisait la mort du papier grâce à l'informatique !
De plus en plus, la prophylaxie est aussi l'occasion d'assurer un suivi sanitaire, un genre de mini audit de l'élevage sur les points-clefs (enfin, il paraît) : contrôle de la pharmacie de l'éleveur, de la tenue des registres, des précautions sanitaires de bases, de l'état général des animaux, de l'hygiène de la traite (enfin, ça, franchement, c'est théorique...). Cet aspect de la prophylaxie, avec l'éradication de ces maladies, vient peu à peu remplacer la "pique" d'antan. On y verra la marche du progrès, ou l'expression de la paranoïa attribuée au consommateur et l'invasion des tracasseries administratives et de la paperasse...
Des gosses
par Fourrure le 02/10/2008 à 13h11
Il est à peine onze heures lorsque je ressors mon bras du vagin de la vache.
"Torsion utérine, 3/4 tour, irréductible. On ouvre !"
Dans les minutes qui suivent, déboulent papys, voisins et autres curieux venus assister au grand show : la césarienne. La scène est avantageuse : lumière claire, paille fraîche, petite brise. Quelques meuglements et pépiements en guise de musique, plus le parfum des bovins mêlés à l'odeur indéfinissable de l'herbe humide qui sèche au frais soleil de septembre...
Nettoyage, désinfection, incision, je demande au papy qui vient d'arriver de m'attraper la boîte métallique contenant mes instruments de chirurgie.
"Sans mettre les doigts dedans, s'il vous plaît."
Gagné, il a mis ses gros doigts dedans, mais sans rien toucher.
Boaf.
Grand, raide, la peau cuivrée par le soleil sous sa casquette, pantalon brun et chemise d'un bleu indéfinissable, il commence à chahuter avec l'éleveur qui s'appuie contre la génisse, juste à côté de moi.
Et lorsque je me retourne... Sourire en coin, yeux plissés, le papy de 85 ans est occupé à mimer un coup de bistouri dans le ventre de l'éleveur.
Mignon...
Un bruit métallique. Je me retourne brusquement, le papy tient mon scalpel dans sa main droite, et mime encore une fois le coup de bistouri.
J'explose.
"Mais bordel, ça va pas bien non ?"
Incrédule, voix fautive : "Mais je n'allais pas le faire !"
Je n'y crois pas. Il se justifie comme un gamin. Là, je gueule franchement.
"Mais rien à foutre que vous lui ouvriez le ventre !"
Je détache bien les syllabes.
"Mais..."
Un gosse...
"Mes instruments sont stériles, et vos mains sont dégueulasses ! Ca va pas bien non ? Putaaaaaiiiin ça va dans le ventre de la vache ça !"
Et blam, il repose très vite mon scalpel dans la boîte.
Génial.
N'empêche qu'après, j'ai eu l'assistant le plus zélé de ma carrière. Il n'a plus moufté, plus rien dit, il devançait chaque fois mes gestes lorsque je me retournais pour saisir une aiguille ou un clamp.
Des gosses !
Grippe chaviaire
par Fourrure le 28/09/2008 à 5h32
"Docteur, j'ai une requête inhabituelle à formuler.
- Heuuuuu"
Le tableau : le vétérinaire, une seringue entre les dents, une brebis entre les genoux, en train de vacciner. Le monsieur, 60ans bien sonnées, qui tient vaguement la tête de la brebis - elle s'appelle Berthe - en gilet Lacoste vert et chemise blanche, pantalon gris à pinces, chaussures vernies.
Il a deux brebis de compagnie, nous les vaccinons en passant.
"Dites toujours ?"
Là, on imagine le pire : une embrouille sur les inventaires d'élevage, un truc sur les dates de vaccination, ou ? Le type est un peu bizarre, méfiance.
"Je voudrais vous demander d'effacer les fiches informatiques de mes chats sur votre ordinateur.
- Hein ?
- Oui, c'est à cause de la grippe aviaire.
- ...
- Comme vous le savez, nous allons bientôt avoir de la grippe aviaire, comme nous avons eu la langue bleue. Or, il est évident qu'il faudra euthanasier tous les chats. Et je pense qu'ils se baseront sur les fichiers des vétérinaires pour trouver nos minets. Je voudrais donc, à titre préventif, que vous effaciez les fiches de mes animaux."
Vérification : il a l'air très sérieux.
Il n'est pas "un peu bizarre", il est carrément tordu.
Journal de campagne - Fièvre Catarrhale Ovine : Usure
par Fourrure le 24/09/2008 à 14h26
Pour suivre ces billets publiés au gré des moustiques :
- Journal de campagne - Fièvre Catarrhale Ovine : Du plan aux premiers cas
- Journal de campagne - Fièvre Catarrhale Ovine : Panique
- Journal de campagne : Fièvre Catarrhale Ovine : la Flambée
- Journal de campagne : Fièvre Catarrhale Ovine : Une journée en enfer
Ca y est, le premier cycle de trois semaines est bouclé, nous avons attaqué les rappels de vaccination. La panique est totalement oubliée, au point que certains n'ont même plus envie de vacciner... Quand je leur explique que le sérotype 1, c'était l'apéritif avant le 8, en général, ils prennent rendez-vous. Certains veulent attendre quand même, mais aurais-je des doses pour eux ?
A priori, cette galère des doses est derrière nous : aller piquer des flacons au cabinet voisin pour tenir jusqu'à la livraison du lendemain, en prêter à un autre, en faire envoyer à un troisième qui va vacciner certains de "nos" moutons en estives. Cette crise aura au moins permis de resserrer les liens entre les vétérinaires de la région.
Les nouveaux foyers deviennent plus rares. Logique, tout le monde a la pécole ! Par contre, nous découvrons plusieurs fois par semaines de petits cheptels non déclarés, qu'ils faut régulariser avant de vacciner. Maintenant, la procédure est bien rodée : coup de fil à la chambre d'agriculture, attribution d'un numéro EDE, prises de sang de création de cheptel, prises de sang pour virologie FCO, traitement des malades, et vaccination des brebis par encore atteintes. A la fin de la crise, le département aura "gagné" un certain nombre de têtes ! Paradoxal quand les pertes peuvent s'élever jusqu'à 30% dans certains cheptels. Les gens n'ont clairement aucune idée des obligations qu'implique la détention de ruminants, même pour tondre la pelouse.
Si les foyers deviennent plus rares, je ne sais pas trop pour le nombre d'animaux malades, c'est assez difficile à suivre : nous ne visitons que les nouveaux foyers ou les cas très graves, les éleveurs soignant eux-mêmes la plupart de leurs bêtes. Au vu du nombre de flacons d'antibiotiques et d'anti-inflammatoires vendus, en tout cas, il y a encore pas mal de nouveaux cas. Ou d'anciens qui traînent.
Je suis assez surpris par le nombre de vaches que nous avons perdu. Oh, pas des dizaines, mais peut-être 0.5-1% du cheptel ? Des vaches qui bricolent et s'affaiblissent malgré tous les traitements, avec des myosites majeures, des syndromes hémorragiques digestifs voire nasaux. D'autres ne supportent pas une co-morbidité avec une pathologie grave, telle une mammite aiguë ou une broncho-pneumonie. A côté des mortes, il y a beaucoup d'animaux sérieusement touchés, qui mettront des semaines, voire des mois, à se remettre. De plus, certains taureaux seront peut-être infertiles. Un dommage moins spectaculaire mais sans doute plus important que la mortalité. Un peu comme les "blessés graves" des accidents de la route, oubliés par rapports aux morts.
Du côté des brebis, la mortalité est par contre moindre qu'escomptée : soignées à temps (c'est à dire dès le premier jour de la maladie), la plupart s'en sortent bien avec une semaine de traitement.
De notre côté, c'est l'usure. Nous avons vacciné plus de dix milles bêtes en moins de trois semaines, et il faut recommencer. Certains jours, les coups de pieds sont plus difficiles à éviter... Normal avec 6 à 7 jours de travail par semaine, dix à douze heures par jour, et ce depuis plus d'un mois. Sans parler des (heureusement rares) urgences nocturnes.
Nous risquons trop souvent l'erreur en devant penser à trop de choses simultanément. Préparer les plannings de vaccination, n'oublier personne, gérer les animaux malades et surtout continuer à faire tourner la clinique, car la vie ne s'est pas arrêtée pour un moustique : bobos, vaccins, vrais malades, chiens à sangliers éventrés, vêlages, etc. Nous en avons déjà commises quelques une, des erreurs, qui ne seraient pas survenues en temps normal. Rien de grave, heureusement : nous sommes conscients de nos limites, mais vivement dans trois semaines ! Plus que 8000 bêtes !
Veaurien
par Fourrure le 16/09/2008 à 16h09
Calcul : petit problème appliqué
Soit le prix d'un veau laitier de sexe mâle, âgé de 4 jours, à la sortie de son exploitation de naissance : moins de 50?
Soit une réglementation pour la Fièvre Catarrhale Ovine imposant une virologie avant sa sortie de l'exploitation
Soit le prix de la visite du vétérinaire pour cette prise de sang, déplacement compris : environ 40?
Soit le prix de l'analyse virologique : environ 40?
Soit le prix d'une masse, inusable, incassable, ne nécessitant aucun entretien, pouvant servir à plein de choses à la ferme : environ 80?
Quel est le coût de vente du veau ?
Quelle est la valeur de la vie ?
La solution :
ksk le sait bien : en élevage laitier, les veaux mâles, c'est le dommage collatéral.
Si ce veau-ci suivra le chemin normal des veaux de boucherie, parce son éleveuse serait bien infichue de faire du mal à une mouche et qu'elle a une toute petite exploitation, la plupart de ses congénères veaux mâles de race laitière se prendront un coup de masse derrière les oreilles. Parce que les vendre, ça ne rapporte pas d'argent, au contraire.
Ensuite, un veau d'une semaine, c'est immangeable.
Bien sûr, on peut l'élever à la maison, et, si on a le coeur encore plus accroché que pour donner un coup de masse à sa naissance, le saigner en douce et le mettre au congélateur (je dis qu'il faut avoir le coeur bien accroché, parce que je connais peu de gens qui saignent facilement un animal qu'ils ont élevé au biberon pendant des mois...).
En douce, parce que l'autoconsommation, l'abattage à la ferme, c'est interdit. Pour la sécurité des consommateurs, et pour le bien-être animal (c'est pas moi qui l'ai dit). On peut faire abattre un animal à l'abattoir et le récupérer, ça oui, mais pas se le planquer au congélo. Bien sûr, il y en a qui le font. Mais je ne suis pas au courant (non, non, je vous assure, je ne sais rien).
De toute façon, ce n'est pas ça qui assurerait un débouché pour ces milliers de veaux...
L'élevage de ces veaux à la ferme, ce n'est pas une option non plus : élever des veaux, c'est pas si facile, ça prend du temps, et puis, surtout, il faut les nourrir... et ça coûte cher !
Alors voilà, les éleveurs qui vendront leurs veaux, en gros, payeront 30 euros pour ne pas avoir à leur mettre un coup de masse derrière la tête.
C'est "juste" une situation à la con.













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