Urgence et urgence
par Fourrure le 25/08/2010 à 14h45
Je crois que je n'atteindrai jamais le niveau de la clientèle de doc vetote, mais j'apprécie les efforts méritoires de mes clients : se faire traiter de monstre sans c?ur au téléphone, c'est toujours un plaisir.
22h30
Je roule à bonne vitesse sur les routes de campagne, fenêtres grandes ouvertes pour profiter un peu de la fraîcheur relative de cette soirée. Il y a dix minutes, je végétais dans mon fauteuil en me demandant comment occuper la fin de la soirée. Un cheval a trouvé pour moi : hémorragie massive sur un membre postérieur, ses propriétaires allaient remettre de l'eau quand ils l'ont trouvé, debout sur trois pattes, au milieu d'une mare de sang.
De quoi filer un bon coup d'adrénaline.
Le vent fait tellement de bordel dans la voiture que je devine, plus que je n'entends, la sonnerie de mon téléphone. Je freine rapidement histoire d'avoir une chance d'entendre quelque chose, craignant la mort du cheval blessé.
En fond sonore, des hurlements. De chien, de douleur, graves et longs, profonds.
La voix d'une femme, paniquée.
- Service de garde, bonsoir ?
- C'est bien le service de garde ?
- Oui... Dr Fourrure au téléphone.
- Docteur vite il faut que vous voyiez mon chien il hurle de douleur !
- Mais qu'est-ce qui se passe ?
- Il a un cancer des testicules, il est suivi par le Dr Voisin.
Le docteur Voisin, c'est celui qui part toujours en vacances sans prévenir, en mettant sur son répondeur : "je ne suis pas là, appelez un autre vétérinaire".
- Mais depuis combien de temps il n'est pas bien ?
- Il reste couché depuis quatre jours, mais ça allait, il ne mange plus depuis hier, et là ça ne va pas du tout il souffre docteur !
Ça, je n'en doute pas un seul instant. Maintenant, c'est effectivement une urgence.
- Docteur il faut le soulager, l'euthanasier !
- Ouais mais là heu... je ne vais pas pouvoir vous voir de suite, même pas du tout avant un moment, car je file déjà en urgence. Vous auriez des anti-inflammatoires à la maison ?
- Non !
- Je veux dire, des anti-inflammatoires pour vous, du Di-Antalvic, ou de l'ibuprofène.
- Non !
- Du Nurofen ?
- Ah oui ça j'en ai !
Bon, soyons clairs : ne donnez pas de ça à vos animaux, c'est une mauvaise idée. Mais là, en attendant, c'est toujours mieux que rien : les effets secondaires n'auront pas beaucoup d'importance dans ce cas précis.
- Bon, vous lui filez un comprimé, ça va le soulager un peu, là, j'ai un cheval blessé à anesthésier et opérer, je ne serai pas disponible tout de suite.
- Mais dans combien de temps docteur ?
- Deux bonnes heures au moins.
- Mais docteur il ne peut pas attendre deux heures !
- Ben voyez un confrère, alors, je suis désolé, je dois m'occuper de ce cheval en priorité. Appelez à Saint-Martin ou à...
- Mais vous êtes un monstre de laisser souffrir un animal ! Vous êtes un salaud, sans c?ur, je porterai plainte, je...
Là, j'ai raccroché.
J'ai vraiment autre chose à foutre.
Ah, et sinon, pour le cheval, ça s'est bien passé, même si ça m'a pris presque trois heures... Je n'ai pas eu de coup de fil de confrère pour me parler de ce chien, j'espère qu'il a pu être rapidement pris en charge.
Easy Jumper
par Fourrure le 22/08/2010 à 20h17
- Puisque je vous dis que c'est complètement con !
- Mais docteur, ça fait dix ans ou plus que je le fais, et il n'y avait jamais eu d'accident !
- Et ben moi ça fait dix ans ou plus que je suis vétérinaire, et je ne compte plus ces incidents stupides !
Sur la table, un cocker, âgé de dix ans (ou plus). Quelques contusions, deux trois éraflures, et un fémur pété en deux, net. Pas le pire que j'ai vu, dans ce style, entre les brûlés, les hanches luxés, les mâchoires fracassées.
- Nan mais docteur, il a du voir une femelle, ou un oiseau, il déteste les oiseaux, il chasse les oiseaux.
- Peu importe... Là, il va falloir opérer, je ne peux pas réduire cette fracture de manière satisfaisante. C'est pas la catastrophe, mais il faut faire ça bien...
- Mais jamais il avait sauté !
- Vous rouliez à combien ?
- Pas très vite, m'enfin, 50 ou 60 quand même. Et puis, il a atterri sur le bitume.
- ...
- Il s'est toujours tenu comme ça à la fenêtre, appuyé sur le rebord, les oreilles au vent.
- Et curieusement, il se cogne des otites...
- Vous croyez que ça a un rapport ?
- Probable...
En fait, je me demande comment il n'y a pas plus d'accidents... Entre ceux qui s'appuient sur les fenêtre des voitures, ceux qui dorment dans les pieds du conducteur, ceux qui se tiennent devant leur patron motard.
Ce que je n'avais pas compris avec celui-ci, c'est que non seulement il se tenait à la fenêtre (grande ouverte) de la voiture, "les oreilles au vent", mais qu'en plus il le faisait sur les genoux de son maître !
Mademoiselle sollicite de votre haute bienveillance un emploi d'ASV
par Fourrure le 09/08/2010 à 22h37
M. le député,
J'ai bien reçu, comme tous mes confrères de la région, votre courrier concernant cette jeune fille dont "le bilan de compétences fait ressortir des qualités professionnelles certaines pour les soins des animaux et le travail auprès des vétérinaires".
Permettez-moi d'attirer votre attention, en premier lieu, sur l'incongruité et le manque d'à-propos de votre démarche. Je ne doute pas de la sincérité de votre souhait de rendre service à une proche, mais j'émets de sérieuses réserves sur la finesse du procédé, ceci étant dit sans aucune méchanceté, mais avec un brin d'amertume. Pour quelle raison m'envoyez-vous, en tant que député (j'ai bien noté l'enveloppe et le papier à en-tête de l'assemblée nationale), un courrier concernant une candidature à un poste d'auxiliaire spécialisée vétérinaire ? Loin de moi l'envie de hurler avec la meute qui emploie à tort et à travers les termes de "poujadiste" ou de "clientélisme", mais avouez que vous tendez le bâton pour vous faire battre. Mettons que vos intentions sont les meilleures, et passons sur cette maladresse.
Ma première réaction a été la stupéfaction, mêlée de consternation, en lisant vos phrases au style obligé. Le premier éclat de rire passé, je me suis penché sur le curriculum vitae de votre protégée. Cette fois, c'est un brin de colère et d'ahurissement qui ont dominé ma réaction. Au-delà de l'anecdote qui ferait le sel de ce billet en forme de lettre ouverte que je ne vous adresserai jamais, je vais tenter de profiter de l'occasion pour donner, en tant que vétérinaire et employeur d'une jeune femme ayant eu un parcours comparable, quelques conseils à ceux et celles qui voudraient devenir auxiliaires vétérinaires. Évidemment, je ne prétends pas être représentatif de tous mes confrères...
Premièrement, faites comme tout le monde. Envoyez un courrier de votre main, manuscrit ou pas, peu importe. Le fait que vous écriviez vos lettres comme des lignes de punition ne vous attirera aucune sympathie ou attention particulière. Personnellement, je pense que c'est une perte de temps, et que l'ordinateur et l'imprimante sont parfaitement adaptés à l'exercice. Ne faites jamais écrire ce courrier par un parent, un ami, et encore moins un député : n'hésitez pas, faites vous aider, mais écrivez en votre nom propre. Ne téléphonez pas : nous passons nos journées à courir partout et à répondre au téléphone, sans parler des démarcheurs de tous genres : vous vous feriez rembarrer.
Expliquez-moi, en quelques mots sincères, pourquoi vous voulez être ASV, et pourquoi vous êtes une candidate intéressante (pardonnez-moi, je vais utiliser un féminin comme genre "neutre" vue le faible pourcentage de mâles dans la profession). N'en faites pas trop, c'est un équilibre délicat entre humilité et démonstration de motivation. Être sûre de soi, c'est une superbe qualité. Être prétentieuse, un défaut rédhibitoire. Les vétos sont souvent des grandes gueules, et la clientèle n'est pas forcément facile. Vous aurez à naviguer entre les deux...
Deuxièmement, joignez votre CV à ce courrier. Celui de la protégée de notre député est le parfait exemple du CV raté. Vous êtes probablement jeune, vous n'avez probablement presque aucune expérience professionnelle. Si ce n'est pas le cas, ne tenez pas forcément compte des remarques qui vont suivre.
Ne bourrez pas la page. D'une part, c'est désagréable à lire, d'autre part, c'est prétentieux. Si vous écrivez en Comic sans MS, je vous pends. Arial et Times New Roman, c'est neutre, c'est bien.
Insistez sur vos compétences réelles, sur votre formation. Je veux savoir ce que vous avez appris, ce que signifie votre diplôme, si vous en avez un. Si vous avez une expérience professionnelle antérieure, mettez bien en exergue ce qui fait votre valeur. Savoir que vous avez distribué des publicités dans les boîtes aux lettres n'est pas totalement inintéressant (ça prouve que vous vous êtes motivée pour travailler), mais cela n'a pas à être mis sur le même niveau que deux ans de secrétariat dans une TPE. Le premier réflexe, quand on lit ce genre de ligne, c'est de rire : cela dévalorise ce qui est vraiment intéressant juste à côté. Dans le cas précis du CV qui fait l'objet de ce billet, il m'a fallu y porter une attention particulière pour comprendre que les compétences annoncées étaient validées par deux ans de secrétariat et non le "simple" fruit d'une formation. Dommage !
Ne consacrez pas un quart de la page à un stage d'une semaine dans un cabinet vétérinaire ! C'est ridicule, ennuyeux, et d'une prétention sans borne. Le détail par le menu de ce que peut faire une stagiaire dans nos entreprises, je m'en fous ! Savoir que vous avez fait un stage chez un vétérinaire est une indication précieuse (et un réel avantage sur votre CV), mais n'en faites pas des tonnes. Je sais ce que fait et voit une stagiaire chez un vétérinaire. Je sais aussi qu'en une semaine on n'acquiert pas toutes les compétences dont vous semblez vous targuer.
Méfiez-vous des références aux associations de protection des animaux. Je ne veux pas, en tant qu'ASV, d'une nunuche ou d'une oie blanche. Je ne veux pas non plus d'une maniaque de la protection animale bourrée de préjugés. Je suis intéressé par une personne qui a pu toucher la dureté de cette réalité des refuges, sans non plus souhaiter embaucher une cynique blasée. Rappelez-vous aussi que les relations entre les refuges et les vétérinaires ne sont pas toujours excellentes (mais c'est un autre sujet). Bref : c'est une information intéressante mais à double tranchant.
Nous avons pour politique de répondre à toutes les candidatures qui nous sont adressée, par la négative (car nous n'embauchons pas), mais je sais que ce n'est pas le cas de tous mes confrères. Si vous ne recevez pas de réponse, n'hésitez pas, deux semaines plus tard, à nous relancer : si votre première lettre est partie à la poubelle, la seconde suivra, vous n'avez rien à perdre. Si la première s'est perdue, la seconde atteindra peut-être sa cible. Et si vous intéressez un cabinet, les vétérinaires vous contacteront bien avant deux semaines (enfin, je suppose).
Enfin, si vous avez la chance de décrocher un entretien, permettez-moi de vous offrir quelques conseils qui me passent par la tête.
Venez seule. Surtout pas avec vos parents. Lorsque nous avons embauché notre ASV, nous avons reçu de nombreuses candidates que nous n'avons pas entendu parler : leur père, ou leur mère, s'escrimant à nous expliquer pourquoi leur rejeton était la meilleure. Cela ne nous intéresse pas. Vous aurez à gérer des clients inquiets, stressés, parfois agressifs voire irrationnels. C'est vous que nous voulons entendre. Vous serez peut-être stressée à mort, et cela se verra sans doute, nous imaginons très bien dans quel état vous pouvez être : ne vous en inquiétez pas.
Parlez-nous de vous, expliquez-nous pourquoi vous correspondez au poste, pourquoi vous conviendrez. Encore une fois, c'est un subtil équilibre entre humilité et assurance qui fera votre succès. C'est aussi votre capacité à analyser les vétérinaires qui vous font face. Ils vous auront sans doute expliqué ce qu'ils cherchent, sachez lire entre les lignes. Certains vétos embauchent une ASV "pour la vie", pour former une personne qui correspondra idéalement à leurs besoins. D'autres cherchent du personnel à moindre coût, mais ils ne vous le diront certainement pas comme ça...
Voilà, si vous avez des questions, n'hésitez pas. Et rangez votre susceptibilité, ce billet n'a aucunement l'intention de moquer une candidate malheureuse (je n'en dirais pas autant de notre parlementaire maladroit...).
La classe
par Fourrure le 09/08/2010 à 22h37
En remplissant un passeport...
- Alors, il s'appelle Wolverine, c'est ça ?
- Oui, ce sont mes petits enfants qui l'ont appelé comme ça, c'est un héros de film je crois... Volverine.
- Oui, de BD aussi, on prononce "W", pas "V", mais bon, c'est sûr que c'est plus facile à prononcer.
- Ah vous savez, moi, l'anglais...
Je souris, en me demandant si le choix de "Wolverine" pour un bichon était une preuve d'humour de la part de ces petits-enfants...
- Mais attendez, il est marqué Pistache sur sa carte de tatouage ?
- Ah oui, c'est vrai : il s'appelait comme ça au début, mais nous n'avons pas aimé.
- D'accord, pas de problème, mais il faut quand même que je note son vrai nom sur le passeport.
- C'est que vous comprenez, Pistache, c'est un peu long, et le diminutif ça fait "Pipi"...
Je souris à nouveau, en refermant le carnet et en l'accompagnant vers la sortie.
- C'est sûr, "Pipi", ce n'est pas génial. "Wolverine" est beaucoup plus classe.
- Oui docteur. Merci beaucoup, au revoir !
Une minute plus tard, sur le parking, j'entends la vieille dame appeler son chien.
- VOVO ! Allez viens Vovo, on s'en va !
Beaucoup, beaucoup plus classe.
Radiographie
par Fourrure le 22/07/2010 à 18h47
Voir dans son patient : le pied ! L'idéal diagnostique ! T'as mal où Kiki ? Là ? OK, attendez madame, j'ouvre, on va voir ce qui se passe.
Ou pas : madame n'étant presque jamais d'accord (Kiki non plus), et les profs nous bassinant avec des histoires d'examens les moins invasifs possibles. C'est à dire causant le moins de tort possible à l'animal.
Présente dans la totalité des cliniques vétérinaires et dans la plupart des cabinets, la radiographie est le moyen d'imagerie médicale le plus courant et le plus utilisé, juste avant l'échographie et loin devant les scanners et IRM. Pour ces trois derniers examens, on verra une autre fois : aujourd'hui, on discute radio.
Une radio, comment ça marche ?
Le principe est simple, et on ne va pas rentrer dans les détails. La radiographie consiste à envoyer des rayons (les fameux rayons X, du coup en anglais on ne dit pas a wédhio (avec l'accent) mais a x-ray), lesquels rayons vont plus ou moins traverser ce qui se trouve entre le foyer et le film radiographique. Entre le foyer et le film, hormis des accessoires pratiques, on pose Kiki. Minou. Ou qui vous voulez. Et les tissus de l'animal vont plus ou moins empêcher les rayons X d'atteindre le film radio, ce qui va dessiner des ombres : là où les rayons X frappent sans problème le film (genre, à côté du chien, ou bien là où il y a plein de gaz (comme dans les poumons !)), ce sera noir. Si Pluto a avalé les gants de Mickey avec leurs boutons en métal, l'ombre des boutons, qui empêchent complètement les rayons X de passer, sera blanche. De plus, il aura probablement mal au ventre. Dans l'intervalle entre le gaz et le minéral/métallique, il y a tout le reste, qui absorbe plus ou moins les rayons X : les os absorbent beaucoup (ils sont donc très blancs), les muscles moins, etc, et tout ceci nous donne un dégradé d'ombres qui permettent de voir les organes et les tissus.
Sur la radio ci-dessous, celle du thorax d'un chat, de profil, on voit des points blancs très blancs : c'est métallique, ce sont des plombs de chasse.
Ensuite, on voit des structures très blanches, mais moins : les vertèbres, le sternum, les côtes, etc : les os.
Ensuite, il y a des masses assez blanches, presque autant que l'os (le "presque autant" vient notamment du fait que la radio n'est pas d'excellente qualité) : ce sont des tissus assez denses et épais : le c?ur, le foie.
Enfin, il y a des structures presque noires : ce sont les zones pleines de gaz : les poumons, la trachée, et l'air autour du chat.
Comme la radioscopie est un examen des ombres, l'image est bi-dimensionnelle : le chien peut bien faire 20 centimètres d'épaisseur, sur un profil, on voit tout sur le même plan. Pour bien localiser une lésion ou vérifier qu'il n'y ait rien de caché derrière un os ou un organe très dense, on a donc tout intérêt à faire au moins deux clichés d'incidences différentes, par exemple une face et un profil.
Les films radiographiques, une fois le cliché pris, sont développés, comme des pellicules photographiques d'avant les appareils qui ont un écran derrière (j'ai pris un coup de vieux avec une jeune cousine en sortant un vieil argentique, l'autre jour : "quoi, on peut pas voir la photo ?"). On peut le faire à la main, ou avec une machine.
En radiographie humaine, toutes les radiographies sont aujourd'hui numériques : il n'y a plus de film mais un capteur qui reçoit les rayons non absorbés par le corps. On le fait aussi en médecine vétérinaire, car c'est exactement la même chose, en vachement mieux et en vachement plus cher. Toutes les photographies de radio que vous verrez sur ce blog sont celles de radiographies classique. Vous pouvez voir de magnifiques radios numériques sur le site de Kikivet, par exemple. Âmes sensibles s'abstenir, mon confrère développant des cas cliniques avec forces photographies, parfois assez... spectaculaires.
Oui, j'espère un jour posséder ce matériel, mais on discutera coût un peu plus loin.
Une radio, à quoi ça sert ?
Examen complémentaire
Une radio, c'est ce qu'on appelle un examen complémentaire. J'ai évoqué les différents types d'examens ici, je n'y reviens pas. Le but est donc de compléter un examen clinique en visualisant certaines structures internes de l'organisme.
On peut faire des radios de tout, mais, en pratique, les appareils des vétérinaires pour animaux de compagnie permettent de radiographier les chiens, les chats et la plupart des nouveaux animaux de compagnie. Un véto équin aura tout ce qu'il faut pour ses patients. Un pur rural n'aura pas de radio, car il n'y a pour ainsi dire pas d'indication économiquement viable de cet examen pour les bovins (mais techniquement, pas de problème, on radiographie pas mal de vaches dans les écoles vétérinaires). La seule limite est l'épaisseur : plus on radiographie épais, moins l'image est bonne. Les radios thoraciques et abdominales de grands animaux sont donc peu pratiquées, et j'ai personnellement beaucoup de problèmes à radiographier des épaisseurs supérieures à 25-30 cm avec ma machine.
Parmi les indications de la radiographie, citons :
- les fractures, luxations et autres anomalies osseuses et/ou cartilagineuses
Ici, un tibia et une fibula fracturés, avec une grosse esquille, avant et après réduction. La réparation a été faite avec un pansement de Robert-Jones, qui a grosso-modo les mêmes indications qu'une résine. Une chirurgie aurait été plus indiquée mais les gens n'en avaient pas les moyens.
- les affections cardiaques (on peut apprécier sur une radio la taille, la forme et la position du c?ur)
- les affections pulmonaires (un poumon, c'est censé être plein de gaz.
Je vous avais déjà parlé de cette louloute ici, avec son carcinome mammaire métastasé.
- les pathologies digestives (je vous ferai un billet sur les trucs idiots qu'on trouve dans les estomacs et intestins de nos compagnons)
- et tout plein d'autres trucs que j'oublie, comme par exemple les épanchements, la recherche de corps étrangers...
Ici, on voit que le poumon est soulevé, on ne distingue plus le c?ur : la cavité pleurale, entre les côtes et les poumons, était pleine de sang suite à une intoxication aux anti-coagulants.
la radiographie est donc utile au diagnostic, mais également au pronostic, ainsi qu'au suivi : les radios peuvent être répétées pour constater l'évolution d'une maladie.
Dépistage
La radiographie peut aussi être employée dans le dépistage de certaines anomalies : la différence avec ce dont je viens de parler, ce que l'on fait la radio a priori, sans constater de symptômes, pour savoir si l'animal est atteint d'une anomalie qui n'a pas, au jour de la radio, de conséquence sur sa santé.
Je pense par exemple à la maladie naviculaire chez les équidés, mais le plus important de ces dépistages, à mon niveau, est celui de la dysplasie de la hanche chez le chien. Je ne vais pas m'attarder sur ce sujet qui pourrait nous occuper un bout de temps, promis, je ferai un billet.
Un truc sympa aussi, c'est le comptage de bébés, ce n'est ni du dépistage ni du diagnostic. Combien de chiots sur la radio ci-dessous ?
Les limites
On ne peut pas tout faire avec une radiographie - d'ailleurs, si c'était le cas, on n'aurait pas inventé l'échographe ou le scanner. Les limites techniques sont évidentes, vous les avez devinées en lisant la première partie, ci-dessus :
- on ne voit un organe ou un tissu que s'il y a une différence de contraste dans les ombres qui impressionnent le film : on ne voit donc quasiment pas les différents muscles, par exemple
- on ne voit pas un organe caché par l'os : le cerveau par exemple.
- c'est une photo : on ne voit donc pas les organes en mouvement (contrairement à l'échographie)
- la résolution est limitée (quoique ce soit bien meilleur en radio numérique) : on ne voit pas les tout petits détails.
Voici également une photo et une radio que j'utilise beaucoup en consultation, pour expliquer aux gens pourquoi on ne peut pas voir si leur chien a mangé du plastique, du verre ou une éponge, pas plus que je ne peux repérer l'épillet qui s'est enfoncé entre ses doigts.
Ça se passe de commentaire, non ? Imaginez en plus que l'on superpose à ça le foutoir interne d'un animal !
Et puis il y a des limites pratiques : s'il l'animal bouge, le cliché sera raté, il faut donc l'immobiliser ou l'anesthésier.
Une radio, combien ça coûte ?
Quand vous payez une radio, que payez-vous ?
- Les locaux : murs et porte à l'épreuve des rayons X, avec des normes assez contraignantes (mais qui se sont assouplies assez récemment).
- La machine à radiographier est très onéreuse. 5000? en occasion pour une radio classique retapée, robuste mais à la résolution limitée, 15-20000? pour une radio numérique neuve, et les prix peuvent évidemment être très supérieurs selon la puissance du foyer, la possibilité de déplacer l'appareil, et, pour les radios numériques, la résolution, les possibilités logicielles etc.
- Une développeuse coûte entre 1000? (occasion) et 2-5000?.
- Le "petit" matériel nécessaire coûte quelques centaines d'euros (cassettes, grilles de renforcement, tabliers en plombs...) mais il a une très longue durée de vie.
- Les consommables : les films de radiographie classique ne coûtent pas très cher, par contre les produits chimiques (révélateur, fixateur) sont plus onéreux, mais par radio cela revient à quelques euros.
- La réglementation : chaque appareil de radiographie doit être manipulé sous le contrôle d'une personne compétente en radioprotection (formation obligatoire, à renouveler tous les 5 ans, qui prend du temps en plus de coûter cher), l'appareil doit être aux normes ou contrôlé régulièrement si c'est un vieux bousin, des dosimètres d'ambiance et personnels qui mesurent la quantité de rayons X doivent être installés et renouvelés récemment, chaque radiographie doit être identifiée, stockée et enregistrée (avec les paramètres utilisés).
- Et le radiologue ! Voire les manipulateurs, si il y a besoin de plusieurs personnes pour faire un cliché.
Au final, selon le type de radio et le nombre de cliché, une radio est en général facturée entre 20 et 50 euros.
Au sujet de la réglementation : l'idée est que les rayons X ne sont pas anodins. Une exposition répétée à ces rayonnements est un important facteur de risques de cancers, ou autres anomalies de la multiplication cellulaire (les rayons X peuvent abîmer l'ADN des cellules, ce qui est d'autant plus préjudiciable si elles sont en train de se multiplier). C'est pour cela que nos salles de radio sont interdites aux femmes enceintes, et à celles susceptibles de l'être (mesdames, mesdemoiselles, ne vous vexez pas si votre véto vous fout à la porte de la salle radio, il y a des risques que l'on ne prend pas). Quelques clichés, ce n'est pas dangereux, ne surestimons pas non plus le risque. Nos dosimètres nous indiquent d'ailleurs que les doses reçues dans notre pratique quotidienne sont très largement inférieures aux doses dangereuses (elles sont même nulles dans notre clinique).
Pour votre animal, ce n'est pas dangereux non plus : quelques clichés ne feront pas un cancer. C'est la répétition qui est dangereuse (mais vous n'amenez pas votre chien faire des radios tous les trois jours chez votre véto, non ?).
N'hésitez pas à poser des questions. Maintenant que j'ai eu le courage de rédiger ce billet, je vais pouvoir vous noyer de radiographies.
Notez que de nombreuses radiographies sont disponibles en ligne sur mon compte Flickr. Elles sont toutes sous licence paternité - partage selon les conditions initiales Creative Commons. Vous devez en citer la source (du genre : par Fourrure, http://www.boulesdefourrure.fr ) et vous ne pouvez les distribuer, même modifiées, que sous la même licence. Alors si ces photos peuvent vous servir à illustrer un article, un cours, ou je ne sais quoi d'autre, n'hésitez pas.
Lettre à ma stagiaire
par Fourrure le 03/07/2010 à 20h28
Chère stagiaire,
Voilà plus d'un mois maintenant que tu as quitté notre campagne infra-pyrénéenne pour retourner chez toi. Ici, les choses suivent leurs cours, mais ce n'est pas pour cela que je prends mon clavier. Évidemment, c'est la condition de l'exercice de ce blog, je vais user de circonlocutions et maquiller les cas ou les situations, mais je sais que tu t'y retrouveras.
Loup se maintient bien. Sa torsion d'estomac est désormais un lointain souvenir, il reprend du poids, mange comme un chancre, et ses reins lui offrent un répit inespéré. Ils ne fonctionnent pas vraiment comme ceux d'un chien de son âge, mais les thérapeutiques mises en place font leur travail mieux que nous ne l'espérions. Le pari d'opérer malgré cette faiblesse rénale aura payé, même si nous ne sommes pas passés loin du désastre. Pour le coup, le travail en réseau avec les spécialistes des environs a été vraiment fructueux, et certains me téléphonent encore pour avoir des nouvelles de lui.
La vache que nous avions faite vêler (un siège) puis opérée de sa déchirure utérine (un joli 3/4 de cercle déchiré juste en arrière du col utérin) de nuit dans un vallon, attachée à un chêne, s'est, contre toute attente, superbement remise. Je maintiens ce que j'avais dit à ce moment là : cette chirurgie était un non-sens économique, mais, finalement, peu importe. Je pense que je vais, de plus en plus, tenter ce genre de trucs désespérés (deux tentatives, deux réussites). Si je me souviens bien, cela avait pris, en tout, environ trois heures. Un vêlage difficile, une ouverture dans le creux du flanc gauche, comme une césarienne, puis une suture à l'aveugle, en évitant de piquer dans ce qui ne devait pas l'être. Je reste surpris de l'absence de déchirure des artères utérines, qui aurait signé l'agonie de la vache, mais bon : ces bestioles ne font décidément pas comme il est écrit dans les livres. L'éleveur est ravi.
La vache de la césarienne, par contre, est morte. Je ne sais pas pourquoi, je ne l'ai appris que trop tard : elle est morte le lendemain de l'opération et je ne l'ai su que cinq jour après. Le veau était un peu faisandé, ok. Il a fallu plus d'une heure pour attacher cette saloperie qui ne pensait qu'à nous encorner ou à nous tabasser à grands coups de savates, d'accord, mais, finalement, entre deux esquives, la chirurgie s'était bien passée. Il me semble que c'est trop court pour une péritonite, trop long pour une conséquence directe de la dystocie (genre hémorragie utérine). Une septicémie, sans doute, mais elle était pourtant généreusement couverte en antibiotique et était repartie sur ses quatre pattes après la césarienne. Mystère. L'éleveur est moins ravi que celui de l'autre vache.
Les chiots que tu as réanimés après la césarienne, par contre, pètent le feu, et leur éleveuse continue de parler avec enthousiasme de la jeune fille qui avait fondu devant ses bébés. J'ai refait une césarienne sur une autre de ses chienne une semaine plus tard - pas de chance. Là encore, tous les chiots ont survécu.
La chienne avec la patte doublement fracturée, qui était venue pour son pansement, se porte très bien, mais ce n'est pas grâce à sa maîtresse : il a fallu l'engueuler plusieurs fois pour qu'elle comprenne que ce n'est pas parce que sa chienne n'a pas mal qu'elle peut la laisser courir avec ses plaques, ses fixateurs et ses broches. je crois que, cette fois-ci, c'est rentré.
Le cobaye anorexique s'est très bien remis : il avait en fait un abcès dentaire à la base de ses incisives inférieures. L'idéal aurait été de l'opérer pour lui retirer ses incisives, mais ses propriétaires ont préféré une très longue antibiothérapie, qu'ils n'ont pas encore terminée. J'espère qu'il ne rechutera pas.
Le propriétaire de la jument que nous avons aidée à pouliner en pleine nuit a décidé de changer définitivement de vétérinaire. Il a en effet été se plaindre à "l'ancien" de cette clinique, qui suivait ses animaux, du manque de réactivité de son associé qui n'a pas pu venir au poulinage, bloqué qu'il était par une autre urgence. La discussion a mal tourné, je ne sais pas trop pourquoi, et peu importe. Même si je comprends bien qu'il ait été déçu du temps perdu sur cette intervention, je pense pour ma part que le poulain n'aurait de toute façon pas survécu, et être bloqué sur une autre urgence peut arriver à n'importe quel véto. Ceci étant, je gagne un client plutôt sympa, comme j'en ai perdu d'autres dans des circonstances similaires. J'en ai discuté avec l'autre véto, qui est un peu blasé par la réaction de son ex-client. M'enfin bon, cela ne l'empêchera pas de dormir, et moi non plus.
Merci en tout cas pour ta présence enthousiaste et critique, et n'hésite pas à revenir, notre porte reste ouverte !
Il professore
par Fourrure le 28/06/2010 à 13h45
Il prenait toujours l'accent pédant d'un mandarin universitaire. Sa diction était parfaite.
Il se tenait toujours droit comme un i, emprunt de pompeuse gravité.
Lorsqu'il traversait sa stabulation, il marchait dans les fruits des processus digestifs associés des bovins et de la microflore ruminale, quand nous piétinions dans la merde.
On l'appelait : il professore.
Il nous avait joint grâce à son appareil téléphonique filaire, nous précisant les faits suivants :
- Docteur, je me vois contraint de vous appeler afin de vous faire part de l'état de maladie persistant de l'un de mes bovin laitier de sexe femelle, âgé de 8 ans. Celle-ci est en décubitus sternal, et ses rares efforts afin d'atteindre la station debout ne sont couronnés d'aucun fruit.
Il professore, avait, selon la légende, voulu être vétérinaire.
Nous avions donc rejoint sa stabulation grâce à notre véhicule à moteur de type utilitaire léger, afin de constater par nous-même l'état de maladie de son bovin laitier de sexe femelle en décubitus sternal. Je dis nous, car j'étais alors un simple stagiaire dans une clientèle proche de la frontière italienne, et que je suivais partout le vétérinaire local.
Il professore nous attendait à côté de sa vache, avec une cote parfaitement repassée, et des bottes immaculées.
Il me serra la main, puis celle de mon maître de stage.
- Docteurs, voici les faits. Ce bovin de race Prim'Holstein âgé de huit ans a vêlé il y a exactement quatre jours. Le part s'est déroulé normalement, ne nécessitant de ma part aucune intervention. Elle n'a jamais eu aucun problème d'aucune sorte, et a été gravide 6 fois, mais n'a mené ses gestations à terme que 5 fois, en raison d'un avortement qui n'était du ni à Brucella, ni à Chlamydia, ni à Leptospira, ni à Coxiella. Cet incident n'a pas été élucidé mais n'a posé aucun problème pour les gestations ultérieures.
- Et vous lui avez fait quoi ?
Le véto examinait rapidement la vache couchée, placide et attentive.
- Mes observations : le décubitus sternal, survenant dans les trois jours suivant le part, l'absence d'hyperthermie, la démarche ébrieuse avec augmentation du polygone de sustentation avant sa chute m'ont conduit à diagnostiquer une fièvre vitulaire. J'ai donc administré par voie intraveineuse une perfusion de gluconate de calcium, complétée par une solution de calcium et de phosphore administrée per os.
- Et toi, tu en penses quoi ?
Moi, je n'en pensais pas grand chose. La démarche de l'éleveur était logique mais j'étais abasourdi en découvrant qu'il avait perfusé, notamment du calcium qui pouvait être mortel en cas d'erreur de diagnostic. Du coup, je ne répondis rien. Je n'avais pas appris, à l'école, que les éleveurs pouvaient faire des intraveineuses.
- Votre vache a une mammite. Regardez ce lait. Si elle est couchée, ce n'est pas à cause d'une fièvre de lait, mais par l'action des bactéries. La perf' risquait pas de marcher !
Il professore était raide comme un piquet, confus, les lèvres serrées. Il marmonna quelque chose, peut-être "une mammite ?". Le véto restait calme, mais je sentais qu'il était agacé par le ridicule du personnage, dont tous les éleveurs s'amusaient avec une ironie teintée de lassitude (le bonhomme était de toutes les commissions, de toutes les réunions, savait toujours tout sur tout et avait toujours raison).
Avec les années, je me dis que l'éleveur, pour pédant et irritant qu'il fut, avait au moins eu l'humilité de savoir reconnaître son échec et appeler le véto quand il avait constaté que ce qu'il avait mis en ?uvre n'avait eu aucun effet. Il avait cependant mis sa vache en danger en perfusant du calcium, qui peut provoquer de graves troubles du rythme cardiaque s'il est administré trop rapidement à un animal qui n'en a pas besoin.
Je crois que, finalement, tout le monde l'aimait bien, mais avec une condescendance mêlée de pitié. Ce n'était pas un mauvais éleveur, bien au contraire, mais il n'avait jamais su se satisfaire de sa place, ce qui devait agacer ceux qui avaient choisi ce métier et qu'il dévalorisait en ne sachant pas se contenter de sa belle exploitation. Les vétos de cette clinique l'imitaient souvent lorsqu'ils se retrouvaient devant une situation compliquée, jouant au jargonneux pédant.
Il était seul. Il amusait la galerie, à ses dépends, et même s'il était pénible, il était bien pratique de l'avoir pour administrer et faire les papiers du GDS, ou organiser le remembrement.
Il professore s'est suicidé suite à la faillite de son exploitation - un gros investissement réalisé lors de a montée du prix du lait il y a trois-quatre ans, qui l'a mis dans le rouge lorsque les prix se sont durablement effondrés.
Les droits à prêts, rangés avec les aides par le gouvernement qui prétend subventionner, ne servent à rien lorsque l'on ne peut pas rembourser.
Évidemment, il y avait d'autres solutions, toutes meilleures que le suicide. Mais avait-il quelqu'un pour le lui dire ?
Les vétos, que j'ai eu au téléphone récemment et qui m'ont appris sa triste décision, m'ont précisé qu'il y avait eu vraiment beaucoup de monde à son enterrement. Ils m'en avaient parlé spontanément, alors que je ne l'avais vu qu'une fois. Ils avaient la gorge serrée.
De la radio en zone rurale
par Fourrure le 25/06/2010 à 11h24
Habiter dans un trou perdu à la campagne a de gros avantages : pas de voisins, pas de supermarché, pas de voitures. J'ai poussé le vice jusqu'au "pas de télé".
Heureusement, j'ai un accès ADSL.
En bonus, j'ai la vue sur les Pyrénées.
Tout ceci définit mon refuge, celui que j'ai cherché et choisi.
Outre internet, mon lien avec l'actualité, ma compagne de tous les jours, dans mes tournées, mes aller-retour à la clinique, mes urgences, c'est ma radio. Le style de truc en série avec un lecteur CD à encrassage rapide, qui m'a lâché il y a des années.
Ici, les stations se résument à :
- Sud Radio (rugby et duo des non, non merci)
- France Culture (un peu trop mou pour moi)
- France Inter
Et les grandes ondes, sur lesquelles je me branche régulièrement pour France Info.
La radio généraliste, pour moi, c'est donc Inter. Ça tombe bien, j'apprécie beaucoup sa programmation musicale et le faible nombre de pubs. Le matin, pour aller bosser, j'ai Nicolas Demorand. Je l'apprécie peu, donc en général je zappe sur Info, comme ça j'ai mon journal. Pendant mes visites, c'est la fin du 6h30/10h (Esprit critique par exemple), puis Natacha Giordano et son Service Public, trop "60 millions de consommateurs" et polémiste à mon goût. C'est toujours mieux que la démagogie de Julien Courbet. A 11h00, pour le fou du roi, je suis rarement sur la route. L'après-midi, c'est 2000 ans d'histoire, la tête au carré, des magazines neutres et agréables. Là-bas si j'y suis et son insupportable et indispensable Daniel Mermet. Celui-là, il m'épuise : trop provocateur à mon goût, trop caricatural, mais j'apprécie qu'il ait cet espace unique. Je me force à l'écouter, quand j'en ai la possibilité. Les émissions sont parfois passionnantes. La fin d'après-midi, je ne suis jamais dans la voiture, donc je ne connais pas.
Et puis il y a le soir, la nuit, le dimanche, les urgences. Sur la route, Laurent Lavige, volume à fond. Le pont des artistes, idem. Rendez-vous avec X, les délires du Mangin Palace, indispensables à ma bonne humeur hebdomadaire, comme La prochaine fois, je vous l'chanterai. Sur quelle autre radio trouve-t-on ce genre d'émissions ?
Et puis, il y a Didier Porte. Pour lui, j'essaie à chaque fois de sortir à l'heure de la clinique, pour être à 12h05-12h10 dans ma voiture. Évidemment, je n'y arrive pas souvent, c'est pourquoi je savoure chaque rendez-vous réussi. Impertinent, voire même insolent, j'apprécie l'acidité de sa langue et la justesse de ses bassesses. Bien sûr, il n'est pas toujours drôle, il est parfois vulgaire. Il est parfaitement subjectif, et revendique sa "gauchitude" ? Au moins, on est prévenu, nous sommes assez grands pour en tirer nos conclusions.
Il est, surtout, souvent, juste.
Juste. Juste comme il faut, dans son rôle de trublion d'une émission par ailleurs très sage et très consensuelle, rompant avec le tranquille déroulé des interventions des membres de l'équipe du Fou du Roi. Je suppose que la plupart des invités de Stéphane Bern attendent avec une inquiétude non feinte sa déferlante du jour.
J'apprécie particulièrement sa façon d'essayer de retenir son rire lorsqu'il nous sert une ânerie dont il est visiblement très fier.
Mais manifestement, tout comme Stéphane Guillon (qui passe trop tôt pour que je le connaisse), Didier Porte dérange. Comme d'autres avant lui, même si je n'aime pas les comparaisons trop évidentes.
Concernant Didier Porte, j'ai du mal à comprendre. Comment peut-on virer ce type d'une radio qui prétend incarner "la différence" ou l'irrévérence" à chacun de ses jingles ?
France Inter, c'est presque ma seule compagne sur les routes. La seule radio qui passe presque partout, ici. J'ai de la chance, je l'apprécie.
Pour combien de temps ?
Le vieux, sans vache et sans jument
par Fourrure le 18/06/2010 à 20h50
Le camion était déjà là lorsque je me garais dans la cour de la ferme, écartant l'éternelle nuée de paons, de canards et d'oies. Un jour gris, une pluie fine mais tellement douce telle que je ne la sentais pas se déposer sur mon visage.
Je coupais le contact en écoutant le bruit du moteur du camion blanc, les bourdonnements des vérins alors que l'équarrisseur déplaçait le cadavre de la vieille jument, coincée entre un poteau de la grange et une vieille charrette à foin habitée par les poules. Mon confrère était venu hier, et ses soins n'avait pu assurer qu'une fin sans douleur à la trentenaire en coliques. Il savait qu'elle allait mourir cette nuit là, il l'avait dit à M. Firmin, qui avait pourtant continué d'espérer alors que les médicaments faisaient leur ?uvre et que la souffrance s'apaisait.
Le vieil homme attendait, assis sur une marche, devant la porte de sa ferme. Il s'est levé en me voyant arriver, serrant ma main entre les siennes, dissimulant ses larmes sous la visière de sa casquette, sans rien arriver à prononcer. Je devinais les mots qui s'étranglaient.
Moi, je venais pour un travail à la con, un de ces trucs idiots mais obligatoires : mettre à jour les papiers de la juments avant son départ pour l'équarrissage. Le genre de tâche dont tout le monde se passerait bien, mais le cadavre ne pourrait partir sans transpondeur ni documents d'identification, et la vieille jument était née à une époque où aucun de ces papiers n'existait pour ceux et celles qui naissaient, ainsi, au fond d'un pré ou d'une étable, loin des clubs et des champs de course. M. Firmin s'est soudain rappelé que l'un de mes prédécesseurs avait établi un document, "alors que la jument avait 5 ou 6 ans". Je l'ai vu partir, presque en courant, à l'abri dans sa maison, fuyant la pince du camion et le cadavre suspendu de sa jument. Moi, je me dépêchais d'injecter une puce à un cadavre, puis de relever quelques traits de signalement, des balzanes, une liste, un épi. L'équarrisseur me facilita la tâche en mettant le corps à ma hauteur, mais en me pressant, espérant éviter à M. Firmin le spectacle du corps de sa compagne suspendu au-dessus du camion, ses membres et son cou pendant de cette étrange courbure, gravité contrariée par la rigidité cadavérique.
Pourtant, il ne voulait pas le manquer, ce départ, ce dernier aperçu du dernier vestige de sa vie d'éleveur. Il la regarda descendre dans le camion, deux papiers serrés sur le torse, avec ces larmes discrètes de celui qui ne veut pas pleurer, alors que sa femme se tenait dans l'ombre de l'entrée, derrière lui. La bruine accompagnait la douceur de la descente du corps, tandis que je me concentrais sur mes papiers et mes carbones, jurant en silence contre l'administration - pour ne pas avoir à réfléchir à autre chose.
Lorsque le corps eût disparu, je suivi M. Firmin dans l'ombre de sa cuisine, devant le grand classeur en plastique bleu fermé par de la ficelle à lieuse. Il pensait y trouver ces anciens papiers qui, de toute façon, ne serviraient à rien. Un peu anesthésié, je tournais les pages et triais les enveloppes sous le regard de la vieille dame, assise et essoufflée avec ses deux béquilles et sa blouse d'imprimé à fleurs. Il y avait là le grand livre des bovins, des courriers du GDS ou de l'IPG, des résultats de prophylaxie et des bons d'enlèvement, quelques ordonnances, des imprimés pour la PAC et d'autres pour les cartes, une boucle.
Une vie.
Je buvais silencieusement le verre de limonade qu'il avait absolument tenu à me servir, feuilletant et triant, pour éviter de penser, échangeant, avec la vieille dame, de ces absurdes banalités qu'on dit aux personnes âgées. Je réalisais soudain leur inanité, moi qui abhorre les mièvreries servies aux enfants, le ton doucereux et les formules toutes faites que l'on sert à ceux qui sont "trop jeunes pour comprendre". Je me suis tu.
Et j'ai retrouvé le papier, une feuille volante avec le dessin, marqué au feutre rouge, des signes distinctifs de la jument. Une signature, un numéro de vétérinaire sanitaire désuet, la trace d'un confrère aujourd'hui décédé. Un souvenir que je laissais à M. Firmin, plus secoué que je ne voulais l'avouer.
Le camion d'équarrissage parti, il ne nous restait plus que le silence des Pyrénées sous la pluie, des nuages gris si bas qu'ils dissimulaient les collines environnantes, et les gloussements d'un dindon. M. Firmin me raconta les dernières heures de sa Douce, son soulagement après le passage de mon confrère, le foin qu'elle avait picoré, l'eau bue. M. Firmin s'était levé toutes les deux heures, et l'avait appelée du pas de sa porte. Elle lui répondait, il entendait ses pas sur la cour bitumée. A quatre heures du matin, elle s'était réfugiée dans la grange. Il l'avait suivie, inquiété par son pas précipité. Dans l'obscurité d'une nuit nuageuse, sa lampe de poche à la main, il l'avait vue s'affaisser en silence. Inspirer. Expirer. Et mourir.
Doucement.
Silencieusement.
Derrière lui, à ses mots, la vieille dame pleurait. Elle qui m'avait dit, quelques minutes plus tôt, en quelques mots lapidaires et définitifs, résignés et terribles, la douleur du handicap et la solitude de la surdité.
Moi, je me demandais ce qu'ils allaient devenir, sans la vache, sans la jument. Seuls dans cette maison isolée, dans son silence et son obscurité.
Je lui trouverai un poney. Un vieux pépère ou une vieille mémère qui ne demande que des quignons de pain, de l'attention et de la douceur. Un vieux bousin qui ne leur survivrait pas, car c'est la première inquiétude de ces personnes si âgées qu'elles craignent le peu qu'elles pourraient abandonner, elles qui n'ont plus personne pour les visiter. Et même s'ils devaient partir les premiers, il pourrait retourner dans son centre équestre. Une proposition, qui, au moins, pu le faire sourire un instant. Comme il me le dit alors : "Tout seul, je deviendrai con. Il ferait du mouvement devant la maison."
Les vers noirs
par Fourrure le 15/06/2010 à 15h27
22h30, samedi soir
- Service de garde, bonsoir.
- Bonsoir docteur, je suis désolée de vous déranger, mais il y a des vers noirs qui courent sur la peau de mon chaton !
- Des vers ?
- Oui, ils rentrent et ils sortent du poil, ils se tortillent, c'est horrible !
- Mais il y a encore les poils ?
- Oui !
- Et vous les avez vu depuis quand, ces vers ?
- Depuis avant hier !
- ...
- Ça a quelque chose à voir avec les vermifuges ?
- Non, les vermifuges c'est pour les vers de l'intestin.
- Rien à voir alors ?
- Non, rien à voir. Et ce chaton, il va bien ?
- Pour le moment, oui... mais elle a une plaque rouge.
*soupir*
- Et vous êtes sûre que ce ne sont pas des puces ?
- Mais les puces, ce sont des insectes ? Avec des pattes ?
- Oui, tout à fait...
- Mais là ils n'y a pas de pattes, et ils sont longs !
- Et noirs ?
- Oui, noirs !
- Donc ce ne sont pas des asticots...
- C'est grave ?
- Bon, ben écoutez, je n'ai pas la moindre idée de ce que ça pourrait être, donc on se retrouve à la clinique dans dix minutes, mmhh ?
- Mais docteur, combien ça coûte de vous faire déplacer un samedi soir ?
- Cinquante euros pour la consultation, après, il faut voir s'il y a besoin de plus de soins mais là, a priori...
- J'arrive !
Alors ?
A votre avis ?
A quel parasite étrange et peu courant ai-je consacré mon samedi soir ?
***
Des puces.
De stupides puces. La dame ne m'a pas cru, alors j'ai du épouiller le chaton pour en saisir une entre les ongles. Alors après, elle était désolée...
La plaque, c'est le chaton qui se l'est faite en se grattant.
Finalement, ce que j'ai préféré, c'est qu'elle ait attendu le samedi soir 22h pour m'appeler, alors qu'elle voyait les "vers" depuis deux jours sur son chaton...
Non, l'autre trou !
par Fourrure le 04/06/2010 à 18h47
Mes lecteurs les plus fidèles le savent, j'aime les éleveurs. Les éleveurs de vaches ou de moutons, ceux qui vivent de leur boulot, ou en tout cas ceux qui s'attachent à bien le faire. la grande majorité. Et j'adore casser du préjugé (et j'aime les titres racoleurs, mais c'est une autre histoire).
Mais il y a des fois, vraiment... Je veux dire, le gars, il a la cinquantaine. Sa femme s'est barrée après avoir claqué son patrimoine, il a du vendre son exploitation laitière et a réussi à repartir avec un cheptel de limousines, des vaches allaitantes, donc. Il n'est pas franchement malin, mais pas idiot non plus. Très influençable en tout cas. Le dernier qui parle a raison.
Mais, à cinquante ans, des choses, on en a vu.
Là, c'était sa première césarienne.
Une limousine adorable, comme on aimerait en voir plus souvent. Juste un licol, et elle rumine tandis que je travaille. Ça change de celles qui essaient de me tuer. Le veau venait par le train arrière, il était énorme, ses pieds dépassaient de la vulve et il n'y avait pas moyen de le sortir par là. Il était mort, en plus.
A regrets, j'ai donc décidé de pratiquer une césarienne. Il a fallu que je lui explique trois fois que non, il l'avait bien vu, il ne passerait pas ! Une vêleuse bien utilisée, c'est une arme redoutable pour extraire du veau. Non, je ne le découperai pas non plus, parce que si je pourrais sortir le train arrière ainsi, je risquerais de ne pas arriver à choper la moitié avant du veau après. On aurait eu l'air malin, avec un film gore du genre : deux quartiers de veau mort dehors, un thorax et tout ce qui est devant dedans. Et des viscères partout. Non merci, d'autant que c'est un exercice souvent très fatigant pour les vaches, or celle-ci allait bien, pour l'instant ! Autant ne pas prendre de risque et assurer sa prochaine gestation.
Il était perdu, le gars. Alors je le lui ai expliqué, tranquillement, en préparant la vache.
- Vous voyez, je vais ouvrir ici, sur ça de long environ. Après, je mets les bras dans le ventre, j'ouvre la matrice et j'attrape les pattes avant du veau, puisque les pattes arrière sortent par la vulve de la vache. J'amènerai les pattes dehors, et vous les attraperez avec les cordes, mais sans toucher la plaie ou mes bras avec, pour que ça reste propre. Il faudra bien maintenir la tension, et puis j'amènerai la tête, et vous tirerez vers le haut et vers l'arrière, par là. Moi je vous aiderai, ce sera pas évident parce que c'est difficile de forcer dans cette direction, mais on y arrivera.
- Et vous êtes sûr, il est mort ?
- Sûr et certain, et s'il y a un miracle, on le sauvera. Mais ne comptez pas dessus.
- Et on ne peut pas le sortir par là ?
- Non, il est trop gros.
- Et la vache, elle pourra refaire des veaux ?
- Oui.
Je nettoie les postérieurs du veau, puisque quand nous tirerons sur l'avant, ils re-rentreront et passeront à travers la plaie, et que là, de suite, ils sont pleins de merde. Quand une vache pousse, la bouse sort aussi, logique. Oui,c'est pas romantique, hein, mais c'est pourtant magnifique. Anesthésie locale, incision cutanée puis musculaire, mobilisation de l'utérus, incision utérine.
L'éleveur me regarde, éberlué. Il y a un peu de sang par-ci, par-là. La vache rumine peinard. C'en est presque vexant, ce manque d'attention !
Moi, je tire et je force, car le veau est très lourd, et dans une position à la con, mais j'arrive à ramener ses antérieurs, l'un après l'autre, aux bords de la plaie. On va pouvoir l'extraire. L'éleveur attend mon signal, les cordes à la main. Je sue à grosses gouttes sous ma chasuble en plastique.
- Allez, maintenant, vous mettez les cordes autour des pattes pour qu'on puisse le tirer, allez ! Et sans me toucher, ni toucher le trou !
...
MAIS NON !
BORDEL !
LES AUTRES PATTES !
L'AUTRE TROU !
Troc
par Fourrure le 02/06/2010 à 21h46
Il est 21h30. J'ai pris la garde cette nuit, comme pour le reste du week-end, zonant entre le net et un bouquin d'anticipation peu folichon. Pour résumer : je m'ennuie sec, mais pas au point de souhaiter un appel. Qui ne va pourtant pas manquer. J'observe dix secondes le téléphone qui sonne et clignote, signalant un transfert d'appel.
- Service de garde, bonsoir.
- Je suis bien chez le véto ?
- Oui, que se passe-t-il ?
- C'est mon petit cochon, j'ai un petit cochon, il a une semaine et je l'ai depuis cinq jours, je viens de rentrer du travail et il est couché par terre et j'ai trouvé une cigarette explosée et il n'est pas bien je lui ai fait du bouche à bouche vous vous rendez compte j'ai fait du bouche à bouche à mon cochon et je lui ai massé le c?ur alors il est reparti mais il ne va pas bien du tout qu'est-ce que je peux faire je lui ai fait un massage et il a une cigarette explosée près de lui et qu'est-ce que je peux faire vous pourriez le voir ?
- Heuuu
- Je lui donne du lait que j'ai pris à la coopérative du lait pour cochons et il a tété sa mère au début le gars m'a dit qu'il aurait l'immunité mais là je crois qu'il a mangé la cigarette et je l'ai relancé deux fois je viens de le mettre devant un petit radiateur soufflant pour le réchauffer il est glacé !
- Bon, s'il est si mal que ça il va falloir que je passe, de toute façon...
Je me sens un peu vasouilleux, et complètement éberlué. La conversation, en réalité, a duré bien plus longtemps que cela, mais je ne l'ai ponctuée que de "heuu" et de "très bien" ou de "ce n'est pas la cigarette".
J'ai du mal à faire le tri, mais je pense que le gars est sincèrement désemparé. Il n'a pas l'élocution d'un débile léger, mais à sa façon de parler de son cochon, je devine qu'il n'a pas l'habitude de ces bestioles. Le porcelet doit avoir un statut mi-familier mi-production. Soyons clairs : un porcelet d'une semaine, orphelin et destiné à la saucisse, s'il est aussi mal que ça, on ne tente rien : une visite de nuit doit représenter le prix de 5 de ces bestioles, et encore...
Mais si c'est un animal familier, le raisonnement n'est plus le même. Or j'ai du mal à cerner mon interlocuteur.
Dans le doute, je ne vais pas le vexer, il appelle au secours, j'y vais. Mais aura-t-il les moyens de payer la visite ?
- Mais ça va me coûter combien docteur ?
Nous y voilà. Je suis un peu gêné, mais il a abordé le sujet, tant mieux.
- Une cinquantaine d'euros... mais...
Un silence.
- Cinquante euros ? Mais je n'ai pas cinquante euros !
Sa voix ne dit pas : "bande de voleurs" ou "c'est trop cher".
Non. Elle dit : "je n'ai pas cinquante euros".
- Laissez, je viens, on s'arrangera. Je serai là dans dix minutes au plus.
Il n'habite pas très loin de chez moi. Comment aurais-je géré s'il avait été à quarante kilomètres ?
Le type habite une vieille ferme en cours de restauration. Il s'excuse du chantier tandis que je reste émerveillé par la qualité du boulot sur les pierres et les poutres. Il m'emmène au premier étage, dans une petite salle de bain où souffle un radiateur d'appoint. Sur une couverture, juste sous l'air chaud, il y a un porcelet rosé taché de noir. Du genre trop mignon. Dans l'escalier, le gars m'a expliqué qu'un ami le lui avait donné après que sa mère ait écrasé toute la portée.
Le porcelet est mourant. Il aspire l'air avec difficulté, son c?ur bat bien trop lentement, et son hypothermie est telle qu'il ne déclenche pas le thermomètre. Sur sa peau, de discrète marbrures violacées apparaissent. Je ne sais pas ce qu'il a, je sais juste qu'il va mourir. Qu'il serait probablement déjà mort si le barbu accroupi à côté de moi n'avait pas tenté une réanimation désespérée. Je le lui dis. Il donne un coup de poing au sol et cherche une explication, que je serais bien en peine de lui donner.
Il ne semble avoir fait aucune erreur, mais le porcelet ne survivra pas. Je lui propose de le pousser vers la mort, en lui injectant une importante quantité d'anesthésique. Histoire de ne pas le laisser agoniser.
Il m'accompagne dans mon aller-retour à la voiture, nous discutons dans l'obscurité de la cour de sa ferme, éclairés par la loupiote du coffre de mon utilitaire, tandis que je remplis ma seringue. Je savais que j'étais venu pour ça...
Il interrompt mon geste tandis que je m'apprête à lui injecter l'anesthésique.
"Je veux le shooter moi-même. C'est mon porcelet."
Il y a de la fermeté, de la résolution et de la tristesse dans sa voix.
Je lui indique par des gestes très simples comment réaliser l'intra-musculaire.
Il n'hésite pas un instant.
Le petit porcelet roule des billes d'un vert émeraude sur son groin de dessin animé.
- Je vous dois combien, docteur ?
Rien mon pote. Je suis venu tuer ton porcelet parce que je suis devenu assez expérimenté - ou cynique - pour savoir qu'il n'y avait rien à tenter. Pour qu'il ne souffre pas, et pour ne pas laisser un homme tout seul avec un nouveau-né mourant.
Je ne le lui dis pas, non plus, mais j'esquive et lui dis de laisser tomber.
Bien entendu, il refuse. Alors on tape la discut' sous les étoiles, on parle de ses moutons qu'il vient de récupérer, des cochons qu'il aimerait avoir pour faire un élevage et de ce genre de choses. Et puis je suis reparti avec deux parts de gâteau (dégueux, désolé), et un vieux tabouret. Parce que je ne pouvais pas refuser.
Il tremblait.





















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