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Brèves d'évaluations comportementales

par Fourrure le 05/03/2010 à 11h04


- Bah, ces évaluations, c'est comme la ceinture dans les voitures: on l'a rendue obligatoire mais ça n'a jamais diminué le nombre d'accidents.

- Je viens pour l'évaluation comportementale parce que bon, c'est normal, la loi s'applique à tout le monde.
- Mmhhh
- Mais je sais qu'à la base c'est fait pour les croisé arabes avec leurs croisés pitbulls.

- Mon chien n'est pas méchant !
- Il a quand même mordu cinq fois...
- Il n'est pas méchant, mais il est très con.

- Ce qui devrait être interdit c'est de laisser un rott' à une femme. Les femmes, elles sont pas faites pour ces chiens là.

Au téléphone : Oui, ce serait pour prendre rendez-vous pour une évaluation comportementale, mais je voudrais savoir si le vétérinaire a peur des rottweilers ?

- Comment ça c'est pas un rottweiler mon chien ?
- Ben non, le texte de loi est assez précis sur la taille des chien de type rottweiler et j'ai le plaisir de vous annoncer qu'étant donné qu'il est trop petit, il n'appartient en fait pas à la seconde catégorie - ni à la première d'ailleurs. Fini la muselière, la déclaration en mairie...
- Mais c'est un rottweiler mon chien !
- Pas aux yeux de la loi.
- Mais oh c'est un rot' j'te dis !
- L'évaluation c'est 110 euros, la décatégorisation 60, vous préférez quoi ?
- Ouais mais bon, ya du rot' dedans quand même ?
- Mais oui, c'est un très joli mini-rot', et super sympa en plus. Mais pas un rot'.

Dans la même catégorie, par une mère de famille âgée d'une cinquantaine d'année :
- Quand même : pas une rottweiler ? Je crois que je ne la regarderais plus jamais de la même façon. Je me sens presque trahie...

Ou aussi :
- Docteur, je ne vous permets pas : mon chien n'est pas un bâtard.

Pour en savoir plus sur la diagnose de catégorie ou les évaluations comportementales, consultez la catégorie de billets intitulés "chien dangereux".

Et pour ceux qui se poseraient la question : 110 euros l'évaluation correspond à mon tarif spécial "rottweiler ou pit' adorable juste venu se mettre en conformité avec la loi" pour une heure à une heure et demie d'évaluation, plus un rapport d'expertise dans les formes.


Le retour des ânes

par Fourrure le 25/02/2010 à 10h06


Accroupi dans un coin de l'abri, je contemple avec un sourire un peu débile le magnifique petit ânon couché en rond devant moi. Indifférente, sa mère broute tranquillement le foin du râtelier tandis que ses propriétaires, un couple de jeunes vieux - je ne saurais pas comment les définir autrement - attendent avec impatience mon diagnostic.

- Bon, je résume. Vous m'arrêtez si je dis une ânerie : il est né hier matin, vers neuf heures, vous ne pensez pas qu'il ai tété du premier lait parce que sa mère ne s'intéresse pas à lui. Par contre, vous avez réussi à lui donner du lait au biberon, et notamment un peu de celui de sa mère que vous avez réussi à traire, mais très peu.
- A peine un verre...
- Et le lait que vous lui avez donné, c'est du lait en brique.
- Oui on ne savait pas et on a mélangé un peu de pain et un ?uf battu avec.
- Bon. Mais vous m'avez dit que c'était son troisième ânon, et qu'il n'y avait pas eu de souci pour les précédents ?
- Oui, enfin on croit, on l'a eue l'année dernière, elle n'avait pas fait de bébé depuis des années.
- Et en plus elle a un joli pis...

L'ânon est splendide. Une fourrure dense et soyeuse, de grandes oreilles presque dressées et des sabots déjà durcis. L'ânon des albums photos. Mais couché en rond, en légère hypothermie. Sa mère ne le lèche pas, ne le renifle pas. Je ne comprends pas.

- Vous croyez qu'il va mourir ?
- C'est presque sûr s'il n'a pas bu assez de colostrum, en plus il ne va pas digérer ce que vous lui avez fait boire. Il faudrait du lait pour nouveau-né, pour veau, ou mieux, pour poulain, et du colostrum de préférence.
- Mais il est tellement mignon !

Ouaip. C'est sûr. Splendide, parfaitement normal, mais en train de s'affaiblir parce qu'il ne peut pas téter. Même plus capable de tenir debout, j'ai essayé tout à l'heure de le faire boire au pis en le portant tandis que ses propriétaires tenaient sa mère. Pas brillant. Je ne comprends pas pourquoi elle ne s'y intéresse pas.

Mon silence s'éternise, à peine troublé par la respiration de l'ânesse et ses volutes de vapeur dans ce froid matin d'hiver. On pourrait manger dans ce box. Il est parfait, la paille scintille, le bois est magnifique, tout est parfaitement impeccable. Même l'ânesse doit être brossée deux fois par jour. Ses sabots luisent, sans doute entretenus à l'huile de laurier.

Tiens, je parie qu'ils ont brossé l'ânon...

- Il est né à quel heure, vous m'avez dit ?
- Neuf heures, on avait fini le petit déjeuner !
- Et vous avez eu la chance d'y assister ?
- Oh oui !
- Elle a bien délivré ?
- Oui Jean a jeté le placenta répugnant pendant que je m'occupais du petit.
- Vous lui avez enlevé les glaires ?
- Oh oui il était tout collant ! Sa mère m'a laissé faire, elle est si gentille.
- C'est bien...

Je ne comprends pas.

Ou alors ?

- Et elle ne l'a pas léché du tout ?
- Non pourtant je l'avais bien lavé !
- Vous l'aviez... "bien lavé" ?
- Oui j'ai enlevé toutes les glaires, je l'ai shampooiné, je l'ai séché avec la serviette et le sèche-cheveux. Oh, il était si mignon quand il essayait de se lever dans la salle de bain !
- Vous avez retiré le petit à sa mère dès la naissance ? Et vous l'avez lavé ? Dans la salle de bain ?
- Oui pour le sécher il faisait si froid ! Il ne fallait pas ?

Vue la dernière question, elle a du détecter mon changement d'intonation.

Je vous passe le reste de la discussion. Expliquer à un couple de gens adorables qu'ils sont vraiment des crétins finis, le tout en gardant à l'esprit qu'ils sont surtout des ignorants finis et qu'ils vont sans doute être responsable de la mort du bébé, n'est pas une partie de plaisir. Je leur ai expliqué comment aider le pitchoun' à téter, comment maintenir sa mère, comment tenter de lui sauver la vie.

Il est mort deux jours plus tard.


Il m'a souri

par Fourrure le 25/02/2010 à 10h06


Assis à mon bureau, je regarde, à travers la grande baie vitrée, le grand-père et son petit-fils s'avancer vers la porte de la clinique. Devant moi, mon bloc-notes, des stylos éparpillés, le recueil de la formation sur l'évaluation comportementale. L'écran de l'ordinateur est figé sur la fiche de Loupiot, un beau brin de braque âgé de 7 ans, suivi depuis toujours à la clinique pour ses vaccins, ses piros et ses bobos, mais aussi pour une arthrose galopante du coude droit.

Loupiot qui est venu ce matin pour une évaluation, après avoir mordu au visage le petit blondinet qui tient, bien serrés, deux doigts de la main droite de son "Dédé". J'anticipe leur arrivée, ouvrant la porte de la salle de consultation au moment où ils franchissent le seuil de la clinique, les invitant à s'assoir devant moi. Le bol de bonbons est posé sur le bord du bureau, et Dédé en propose un à Jonathan, après l'avoir installé sur un des deux sièges.

Je n'ai pas grand chose à raconter sur Loupiot. Chien banal dans une famille banale, il chasse quand son maître a envie de se dégourdir les jambes et mène, le reste du temps, une vie de famille tranquille chez ce couple de personnes âgées. Cela fait bien longtemps que je le fréquente, et même s'il a toujours été sur la réserve à la clinique, il ne m'a jamais posé de problème en salle de consultation, endurant plus ou moins stoïquement toutes les manipulations, même les plus douloureuses. Un joli gris fumé, un panache blanc sur le poitrail, une cicatrice sur sa babine, à droite, une queue un peu pelée et un collier orange fluo : un chien comme les autres.

Jonathan a cinq ans environ, une bouille de gosse adorable, une masse de cheveux blonds coupés au bol - ça se fait encore ? - et un joli anorak rouge. Un de ces jean's d'enfants qui n'ont pas le temps de s'user qu'ils sont déjà trop petits, et une paire de baskets qui clignotent - clignotaient ? - lorsqu'il marche. Un gosse comme tant d'autres.

Mais Jonathan a quelques points de suture sur l'oreille gauche, et une vilaine marque violacée à l'angle de la mâchoire. Comme l'a dit le médecin : ça aurait pu être pire.

Jonathan passe, depuis des années, la plupart de ses journées chez ses grands-parents. Avec Loupiot le chien et Minou le chat. Il ne fréquentait pas particulièrement le braque, mais ne manquait jamais l'occasion de lui faire une caresse, ou de lui donner une croquette. Surtout s'il lui avait bien donné la patte, le genre d'exercice qui n'avait pas l'air d'intéresser beaucoup le chien, qui l'ignorait la plupart du temps. Dédé m'avait décrit une relation très neutre, normale. Un gosse attaché mais pas envahissant, un chien plutôt indifférent. Jamais menaçant, ni collant.

Devant moi, Jonathan balance ses jambes, l'une après l'autre, et engloutit un, puis deux chocolats.

Avant hier, Dédé est allé faire du bois, avec son C15, son Loupiot et son petit-fils. Le gosse jouait tranquillement dans le sous-bois à côté de la voiture, le chien vaquait à ses occupations. Lorsqu'il est revenu en courant se terrer dans le C15, se glissant par la porte arrière encore ouverte, Dédé n'y a pas trop prêté attention. Il lui a bien semblé que le bruit de course était un peu rapide, mais, sur le coup, il n'a pas réagi. Loupiot finit toujours par aller dormir dans la voiture après sa promenade. Dédé s'est même demandé s'il n'a pas entendu un couinement, mais il n'en est pas sûr, il se l'est peut-être inventé après coup. Le reste, il ne l'a pas vu. Lorsqu'il a entendu son petit-fils hurler, il s'est précipité vers la voiture, à une vingtaine de mètres de lui, a vu son chien détaler et le sang, le sang sur le visage de Jonathan. Ensuite, la voiture, la chemise déchirée et nouée autour du visage, les urgences, les sutures. Les parents paniqués, les cris, la colère. Le père voulait tuer le chien, alors Dédé a pris son fusil et son C15, il est retourner chercher Loupiot. Le braque l'attendait à côté de la tronçonneuse, patient.

Dédé a levé son fusil.

Il l'a armé. Puis il l'a baissé, et rangé dans son étui. Il a battu le chien, il a frappé sa colère, sa peur, sa frustration, sa lâcheté, sa déception, sa culpabilité, son impuissance. Puis il l'a jeté dans l'arrière du C15. Il pleurait. Il est venu directement à la clinique, et j'ai hospitalisé le chien le temps de laisser les choses se calmer. J'ai gardé Loupiot deux jours. Il attendait, paisible, au fond de la courette, profitant des promenades et pleurant lorsqu'il restait tout seul trop longtemps.

Puis Dédé et revenu, j'ai sorti son chien du chenil, et nous avons parlé. Loupiot avait une petit blessure au bout de la patte droite, les anti-inflammatoires et les soins locaux avaient suffi à tout faire rentrer dans l'ordre. Le maire avait demandé une euthanasie, j'avais évoqué l'évaluation comportementale. Alors nous avons parlé, parlé, abandonnant les sentiers des fiches, des petits carrés à cocher et des questions ritualisées, des rapports et des arrêtés. Comme moi, Dédé pense que le chien s'est fait mal, que son arthrose l'a sévèrement lancé, et que l'enfant l'a approché alors qu'il se terrait et souffrait. Que le gosse a déconné.

Dédé voudrait garder son chien, parle de pièces séparées, de loquets, de verrous, de l'enfant qui pourrait ne plus l'approcher, mais il est résolu, il veut bien qu'il soit euthanasié. Mais il ne pourra pas le tuer.

Comme lui, j'ai besoin de savoir : est-ce qu'il recommencera ?

- Jonathan, dis-moi.
- Écoute le docteur, Jojo.

D'un signe de la main, j'isole Dédé. Ce sera entre Jonathan et moi.

- Jonathan, est-ce que tu peux me raconter ce qu'il s'est passé ?

Jonathan regarde ses pieds, ses jambes qui se balancent, l'une après l'autre.

- Comment ça s'est passé lorsque tu es rentré dans la voiture ?
- Loupiot était couché, et il pleurait.
- Il pleurait ? Pourquoi il pleurait ?
- Il s'était fait momo à la patte. Il saignait.

L'enfant regarde toujours ses pieds, la clinique est silencieuse, le soleil baigne le bureau. Les chocolats vont fondre.

- Alors je lui ai dit que c'était pas grave et que ça allait passer, et je l'ai consolé. Je lui ai pris sa patte qui faisait momo. Il ronronnait, parce qu'il était content.

Il prononce ronron-nait.

- Alors je lui ai fait un bisou sur la patte, parce qu'il souriait. Et puis...

Et puis sa voix s'étrangle, et j'en ai assez.

Il souriait.

Il ronron-nait.

Loupiot a grogné. Loupiot a montré les dents, acculé dans le C15, blessé, il a averti l'enfant, a voulu le chasser. Mais l'enfant est resté, Jonathan n'a pas compris les signaux du chien, ces avertissements pourtant évidents. Évidents pour un adulte, pas pour un enfant. D'après mes cours, les jeunes enfants ne savent pas interpréter le langage des chiens, leurs attitudes et leurs signaux. Le cours venait brutalement de se faire rattraper par la réalité.

En ce qui me concernait, je n'avais pas grand chose à reprocher à Loupiot. Le reste de la discussion est venu confirmer cette interprétation. Le chien qui vient se cacher, l'enfant inquiet, qui veut le consoler, qui appuie là où ça fait mal, le chien qui prévient, cohérent, et puis qui repousse l'agresseur d'une unique morsure contrôlée, à sa hauteur, celle du visage de l'enfant agenouillé dans le C15.

Comme l'exige l'évaluation comportementale, j'ai donc classé ce chien.
Niveau de risque II : le chien présente un risque de dangerosité faible pour certaines personnes ou dans certaines situations.

Faible, car même dans une situation "critique", le chien a prévenu et contrôlé sa morsure, utilisée en dernier recours pour chasser un importun.
Pas en niveau I, car l'enfant, même s'il en sera désormais séparé, pourrait réussir à se retrouver avec lui (quoique les conditions pour une nouvelle morsure seraient probablement difficiles à réunir).
Par contre, la persistance de la douleur arthrosique crée un facteur de risque supplémentaire, je recommanderai d'améliorer la prise en charge de la douleur.

Le maire a suivi mes recommandations. J'ai eu une explication calme avec le père de Jonathan, qui, une fois la colère passée, a parfaitement compris l'évaluation.

Quant à Loupiot... il continue à aller faire du bois avec Dédé, car maintenant, Jonathan est assez grand pour passer l'essentiel de ses journées à l'école...


Un âne, deux ânes, trois ânes...

par Fourrure le 27/01/2010 à 20h04


- Docteur, notre ânesse vient de mettre bas !
- Ah ?
- Oui, son troisième ânon, c'est une femelle !
- Ah ?
- ...
- La mère ne va pas bien ? L'ânon est malade ?
- Non non pas du tout mais c'est le troisième en trois ans !
- Oui, ou un peu plus je suppose vue la durée de gestation d'une ânesse, elle est avec le mâle ?
- Oui oui nous avons le couple, mais dites moi docteur, ça fait un ânon par an toute sa vie une ânesse ?
- Oui, pas loin.
- Mais qu'est-ce qu'on va faire de tous ces ânes ? C'est que ça fait la troisième quand même !
- Toutes des filles ?
- Oui, elles sont très gentilles !
- Et elles seront bientôt maman...
- Oh non vous savez, elles sont avec leur père.
- ...
- Docteur ?
- Oui, ben ça va pas l'empêcher de les couvrir ?
- Non ?
- Ben si...
- Mais qu'est-ce qu'il faut faire alors ?
- Castrer le père, madame, ce serait le plus simple dans votre cas.
- Oh non, le pauvre !
- Ou alors achetez un autre pré...
- Et ça coûte cher une castration ?
- Moins qu'un pré...


Vétérinaire, ou vétérinaires ?

par Fourrure le 23/01/2010 à 14h44


Suite à quelques questions ou incompréhensions de la part de clients ou de lecteurs, je me suis dit qu'une petite série d'explications sur les différents rôles, statuts et diplômes de vétérinaires ne serait pas inutile... Je précise que je ne me cantonne ici qu'aux vétérinaires exerçant la médecine et la chirurgie des animaux. Pour le reste, on en reparlera, si vous le souhaitez, une autre fois.

Le site du Conseil National de l'Ordre Vétérinaire est plutôt pas trop mal fait à cet égard, vous y trouverez la plupart des références citées ici.

Les diplômes et titres

Le diplôme de vétérinaire et le doctorat

Les docteurs vétérinaires français ont suivi une formation dans l'une des quatre Écoles Nationales Vétérinaires (Lyon, Maison-Alfort, Toulouse, Nantes, par ordre d'ancienneté).

Ils ont un Diplôme d'Études Fondamentales Vétérinaires (DEFV) et un doctorat, suite à la soutenance d'une thèse de doctorat vétérinaire, délivré par une université. Tous les vétérinaires formés dans les ENV sont donc des docteurs vétérinaires.

Les vétérinaires de l'Union Européenne peuvent également exercer en France sans formalité lourde, même s'ils n'ont pas de doctorat (article L241-2 et suivants du code rural et arrêté NOR : AGRG0818829A)

Les vétérinaires des autres pays doivent voir leur situation au cas par cas avec l'Ordre pour pouvoir exercer en France.

Les autres diplômes et certificats

Les vétérinaires peuvent suivre des formations au-delà de leur doctorat. Ces formations peuvent permettre d'obtenir des diplômes ou des certificats. L'article R812-55 du Code rural en établit la liste.

Ce sont par exemple les Certificats d'Études Supérieures (CES), les Certificats d'Études Approfondies (CEAV), Diplômes d'Études Spécialisées (DESV) et Diplômes d'Écoles (DE). Vous pouvez consulter leur liste complète ici. Ils peuvent être mentionnés sur les plaques et ordonnances puisqu'ils sont une reconnaissance officielle d'études supérieures. Je précise ce point car on ne peut pas mettre n'importe quoi sur sa plaque ou ses ordonnances, seulement les diplômes de cette liste et certains autres indépendants des écoles vétérinaires mais reconnus par l'Ordre. Par exemple, la formation sur l'évaluation de la dangerosité des chiens n'ouvre droit à aucun diplôme, je ne peux donc la mentionner sur mes documents officiels.

Vous trouvez cette liste compliquée et vous ne comprenez pas la différence entre un CEAV, un CES et un DESV ? Ne vous inquiétez pas, nous non plus. Ce système d'empilement de paperasses hérité des décennies passées ne fait que se compliquer, est illisible pour le grand public et n'est pas reconnu au niveau européen. De plus, il ne sanctionne pas une compétence, mais uniquement le suivi d'une formation et le passage d'un examen. On espère un jour une mise à plat de tout ce bazar, mais en attendant... on fait avec.

L'apparition de nouveaux domaines de connaissance ou le développement de certaines approches de la médecine vétérinaire viennent encore plus compliquer les choses : comportement, ostéopathie, acupuncture, homéopathie, liste non limitative de domaines qui ne trouvent que très progressivement leur place au sein de l'Ordre. Les choses peuvent parfois s'embrouiller encore plus les choses avec des fédérations ou des associations assurant des formations et délivrant des diplômes parfois concurrents et en tout cas bien peu compréhensibles. Cette confusion n'est pas anormale : on l'a retrouvée, quelle que soit son étendue, à toutes les époques du développement des professions médicales et para-médicales. Querelles d'écoles ou de clochers, les choses se tasseront avec le temps...

Les spécialistes

Pour couronner le tout, tous ces diplômes et certificats ne permettent absolument pas de se prétendre spécialiste. Le titre de spécialiste est très rare, réservé uniquement à une élite titulaire d'un DESV ou reconnue par la profession, plus précisément par le Conseil National de la Spécialisation Vétérinaire (CNSV), selon les conditions de l'article R242-34 du Code rural et l'arrêté AGRE0914544A.

On peut consulter la liste des vétérinaires spécialiste sur le site du Conseil Supérieur de l'Ordre.

Pour simplifier les choses : si vous voyez "CEAV de médecine interne" ou "CES d'ophtalmologie vétérinaire", vous pouvez malgré tout être raisonnablement sûr de la compétence de ces vétérinaires dans ces domaines particuliers. Obtenir un CES ou un CEAV n'est pas à la portée de tout le monde. Le DESV qui donne le titre de spécialiste, c'est encore pire.

Après, il y a les Boards (américain) et autres diplômes de Collèges européens... Là, pareil, c'est du lourd, équivalent ou supérieur au titre de "spécialiste".

Les différents statuts des vétérinaires

Cabinet, clinique, hôpital ?

Le distinguo n'est pas innocent. Même si la confusion est grande, même au sein de la profession, ces lieux d'exercice ne peuvent être appelé cabinets, clinique ou centres hospitaliers vétérinaires que s'ils remplissent des conditions bien précises de matériel, locaux, présence vétérinaire ou diplômes vétérinaires (détails dans l'arrêté NOR : AGRG0302505A)

Par exemple, pour les deux plus courants :

  • Un cabinet vétérinaire est un ensemble de locaux comprenant au moins : un lieu de réception, une pièce réservée aux examens et aux interventions médico-chirurgicales adaptée aux activités revendiquées.
  • Pour prétendre à l'appellation de clinique vétérinaire, le domicile professionnel doit :
    • disposer d'un ensemble immobilier composé de locaux distincts affectés à la réception, à l'examen clinique, à la radiologie, aux interventions chirurgicales et à l'hospitalisation des animaux des espèces habituellement prises en charge par l'établissement.
    • Il doit être prévu au minimum deux zones d'hospitalisation séparées, l'une réservée aux animaux contagieux, l'autre aux animaux non contagieux ;
      • disposer à demeure des équipements suivants :
      • matériel permettant les examens biologiques et radiologiques ;
      • matériel nécessaire aux interventions chirurgicales et aux soins courants ;
      • moyens de stérilisation adaptés pour les instruments et le linge destinés aux interventions chirurgicales ;
      • appareils d'anesthésie et de réanimation ;
      • des aménagements de réveil adaptés aux espèces traitées ;
      • employer au moins un auxiliaire vétérinaire, d'échelon 2, tel que qualifié dans la convention collective nationale des cabinets et cliniques vétérinaires.

Salarié, libéral ?

Un vétérinaire peut être un libéral, ou un salarié.

En tant que libéral, il peut :

  • exercer en nom propre (le véto solitaire sans société)
  • être associé au sein d'une société d'exercice vétérinaire (il en existe plusieurs types mais cela n'a pas d'importance pour le client), auquel cas il est propriétaire de parts de cette société
  • être collaborateur, c'est à dire exercer au sein d'une société d'exercice vétérinaire sans y être associé

En tant que salarié, le vétérinaire a un CDD ou un CDI, à plein temps ou à temps partiel. Il existe une convention collective. Les vétérinaires parlent souvent d'"assistant", d'ALD ou d'ACD, mais ces termes n'ont aucune valeur légale. Il est alors subordonné aux vétérinaires pour ce qui concerne l'organisation du travail au sein de la structure, mais pas en ce qui concerne l'exercice de l'art vétérinaire. La nuance est très importante, puisqu'elle préserve l'indépendance du salarié vétérinaire dans sa pratique quotidienne. Évidemment, les esprits chagrins diront que cette nuance est théorique. Dans mon expérience, elle a toujours été réelle.

Aujourd'hui, de plus en plus de vétérinaire sont salariés, alors que ce mode d'exercice était encore il y a peu plutôt exceptionnel, et surtout transitoire, avant une association. Évolution des m?urs, augmentation de taille des structures, féminisation de la profession, protection du salarié par la convention collective, augmentation des contraintes sur les libéraux : ce sont certains des facteurs qui expliquent l'attrait croissant du statut de salarié.

Remplaçant ?

Le vétérinaire remplaçant peut être salarié du vétérinaire qu'il remplace, ou collaborateur. Pour vous, cela a peu d'importance. De toute façon, il remplit forcément les conditions d'exercice de la profession.

Les différents types de pratiques vétérinaires

A l'origine, les vétérinaires ne soignaient que les chevaux et les animaux dits "de rente" : bovins, ovins, porcins. Une piqûre ou une chirurgie plus ou moins expérimentale pour le chien de la ferme, pourquoi pas, mais bon, pour un chien, hein, on ne va pas non plus trop en faire. Petit à petit, il y a une trentaine à une quarantaine d'années, l'exercice canin est devenu de plus en plus courant, et certains ont même envisagé de soigner les chats, voire, incongruité formidable, les souris ou les hamsters du gamin. L'exercice dit "canin", plutôt urbain au départ, s'est développé en zone rurale, et, peu à peu, l'a supplanté en de nombreuses régions.

Aujourd'hui, les "ruraux" purs, qui exercent surtout en médecine et chirurgie bovine, mais aussi ovine ou caprine, sont devenus rares. Ils ne représente plus que 1200 vétérinaires environ sur les plus de 15000 que compte la France. Leur exercice de médecine individuelle tend de plus en plus vers de la médecine de troupeau.

La plupart d'entre eux sont devenus des "mixtes", comme moi, qui touchent un peu à tout, et qui ont tendance à devenir de plus en plus "canins" avec la disparition progressive de l'élevage dans de nombreuses régions françaises. Nous sommes un peu plus de 3000 à nous revendiquer "mixtes".

Les "équins" ont toujours été un peu à part, car si les ruraux comme les mixtes soignent aussi les chevaux, les chevaux de valeur ou les cas les plus compliqués sont le domaine de praticiens particuliers. Ils sont environ 600 en France.

La médecine d'élevage de porcs, de lapins et de volailles est elle aussi à part : il m'arrive de soigner un cochon à droite à gauche, mais les gros élevages sont suivis par des vétérinaires très spécialisés, souvent intégrés dans des groupements ou appartenant à de gros réseaux de spécialistes (spécialiste étant un terme impropre selon la loi, d'ailleurs, mais bon, vous voyez ce que je veux dire). Ils sont environ 200 en France.

Les plus nombreux sont aujourd'hui les "canins", dont l'appellation traditionnelle masque la part croissante de la médecine et chirurgie féline dans leur pratique quotidienne. Ils sont environ 9000 en France. En général, ce sont eux aussi qui s'occupent des rongeurs et autres "NAC", même si certains praticiens commencent à se spécialiser dans ces espèces.

Ces chiffres sont issus d'un ensemble de statistiques disponible ici.

Disons que la tendance générale est à la spécialisation par espèce voire par type de production ou d'exercice, les connaissances devenant de plus en plus pointues et les exigences des clients de plus en plus grandes. Le bloc formé par la profession (qui a dit : "corporation" ?) se fissure sous le poids des réalités pratiques, du changement des aspirations des vétos (l'âge d'or des libéraux ruraux est révolu, la profession perd en rentabilité et en attrait, le salariat se développe) et des transformations, qui, d'une manière générale, touchent la société française et donc les vétérinaires.
Le vétérinaire "qui soigne tous les animaux" devient peu à peu une image d'Épinal, et nombreux sont ceux, qui, parmi nous, sont prêts à abandonner leur métier pour autre chose, le jour où il aura tellement changé... que nous ne nous y retrouverons plus.

Dans mon cas précis, mes clients propriétaires de chiens ou de chats ont parfois du mal à comprendre que je fonce sur un vêlage ou que je revienne couvert de merde au cabinet. Mes clients éleveurs bovins acceptent mal que je les fasse attendre pour un chien. Ils acceptent encore plus mal l'idée de ne plus être ceux qui me font vivre... Quant aux propriétaires de chevaux, ils n'admettent pas que je ne sois pas un spécialiste en médecine équine, ou que je n'abandonne pas le reste pour m'y consacrer. Évidemment, je caricature et généralise, mais je ne suis pas loin de la réalité. Bien entendu, certains apprécient que je garde les pieds dans le fumier, les mains dans la tripe et la tête dans la médecine interne la plus pointue, qu'une brebis venue pour une césarienne passe entre deux chiens au cabinet ou que je puisse soigner leur cheval de compagnie qui fait une colique.

Mais je ne vois pas comment ceci pourra durer...

En tout cas, si vous avez des questions, n'hésitez pas, je pourrais y répondre en commentaires ou éditer et développer le billet selon vos interrogations.


Un vieux chat

par Fourrure le 10/01/2010 à 13h43


Il y a un vieux monsieur discret dans la salle d'attente. Il a ôté sa casquette, et posé, à côté de lui, sur le banc, un vieux panier en osier. Il parle tout doucement, comme s'il avait peur de déranger, échangeant quelques politesses avec notre secrétaire à son bureau. Moi, je suis dans la salle de consultation, je finis de renseigner une fiche d'hospitalisation tout en prêtant une oreille attentive à la conversation qui filtre, à la limite de l'audible, par la porte entrouverte.

Je ne l'ai pas reconnu, même si je sais que j'ai déjà vu son compagnon. Coincé sur la fiche d'hospitalisation, je ne peux lire le carnet de rendez-vous. Alors j'écoute. J'écoute un vieil homme se raconter, raconter son chat. Il a vingt ans. Il aurait du mourir il y a 5 mois, mais je l'ai sauvé. Il l'a ramené pour une euthanasie il y a deux mois. Il l'a encore ramené chez lui. Et cette fois, d'après lui, il ne passera pas Noël. Il s'y est résigné, il a pu profiter de son vieux matou au-delà de ce qu'il aurait imaginé, mais il sait qu'on arrête pas l'âge et la maladie. Il voudrait enterrer son compagnon au fond du jardin.

Moi, je vais jouer l'innocent. Un coup d'?il à la fiche du vieux chat, et les souvenirs me reviennent. Une vilaine tumeur mammaire, kystique, énorme, que j'avais ponctionné. Vu l'âge de l'animal, j'avais écarté d'emblée la chirurgie, pensant qu'avec la ponction et quelques médicaments à visée palliative, il aurait encore quelques semaines confortables devant lui. Lorsqu'il me l'avait ramené, le kyste ne s'était pas reformé, mais le vieux chat avait une vilaine gastro-entérite. Probablement sans lien. Il était déshydraté, en légère hypothermie, il ne mangeait plus, mais j'avais vérifié l'absence d'insuffisance rénale et tenté un simple traitement médical. Qui avait parfaitement fonctionné.

Et cette fois-ci ?

- Alors monsieur, qu'est-ce qui lui arrive au matou ?
- Oh vous savez... c'est la fin.

Sa voix est aussi douce que dans la salle de consultation. Je baisse d'un ton. Il n'est pas sourd. Le vieux chat rougne un peu, mais accepte de venir sur mes genoux. Comme d'habitude en début de consultation, je m'assieds sur la table d'examen pour sortir l'animal de sa panière. Ne pas le tenir, ne pas le contraindre, le laisser accepter les caresses et rester naturellement avec moi. Ça ne marche pas toujours, mais cette fois-ci, rien à redire. Ronronnement immédiat.

- Sa tumeur s'est percée, du liquide a coulé et ça a saigné, pourtant ce n'était pas gros comme la première fois, vous savez...

Le vieux monsieur tient sa casquette entre les doigts, la presse et la retourne. Les jointures de ses doigts sont blanches, blanches de serrer si fort, pâles d'attendre mon verdict. Il tient le menton en avant, joue discrètement avec son dentier. Moi, je ne dis rien. Je caresse le chat, que j'ai retourné sur le dos. Il se laisse gratter le menton, se détend. Il a un vilain cratère au milieu de l'abdomen, vers le nombril. Trois centimètres de diamètre, un ou deux de profondeur, dans le tissu sous-cutané. Autour de la plaie, le poil est lissé, léché et reléché. La plaie est atone, ou presque, elle ne saigne pas. Quelques traces de tissu de granulation, sans doute usé par le léchage incessant. Le chat ronronne, le vieux monsieur me raconte son appétit dévorant, ses câlins et ses interminables siestes près du poêle. Moi, je ne dis rien.

Un long silence s'est installé. le vieux monsieur attends que je prononce mon verdict : "cette fois-ci, ce sera l'euthanasie."

Alors, je prends une longue inspiration. Le vieux monsieur avance le menton, sa casquette ne bouge plus, ses doigts sont blancs, si blancs.

- Bon, deux piqûres, une ou deux boîtes de pâtée, et il rentre à la maison. Je vais vous laisser un flacon d'antiseptique, il va avoir des antibiotiques, mais il verra une nouvelle année.

Les doigts du vieux monsieur sont devenus rouges. Mais il n'a pas lâché sa casquette. Il laisse échapper un "ah" à la fois surpris et soulagé, je lui tends le matou.

Joyeux Noël.


Douche froide

par Fourrure le 25/12/2009 à 21h44


- J'ai un chien qui a 40°C, je peux vous l'amener ?

21h00. Je suis rentré depuis une demi-heure à peine de la clinique, mais... nous sommes en pleine saison de piroplasmose, mieux vaut ne pas laisser traîner une fièvre...

- Ça marche. je vous attends dans un bon quart d'heure à la clinique.

Finalement, j'aurais été un peu avance. De quoi faire un peu de paperasse, j'ai un ou deux signalement de chevaux à compléter et des factures à préparer.

Juste avant l'arrivée d'Uno.

Ce bonhomme a l'air en bonne forme. Un grand bleu de Gascogne, le genre de chien "AHOU AHOU" à courir des heures derrière les sangliers puis à arriver ici en remuant la queue, les boyaux dans une couverture tenue par le chasseur. Des rudes. Passage sur la balance, et direction la table de consultation. Son propriétaire est un grand gaillard, pas de première jeunesse, que je ne vois qu'une ou deux fois par an. Pas souvent de casse dans sa meute, et ses chiens sont bien soignés. Celui-ci est magnifique, d'ailleurs. Cinq ans, gentil comme tout, bien nourri, je n'ai pas de fiche sur lui.

- Il n'a jamais eu de souci de santé ?
- Non, pas lui.
- Jamais de piro, pas touché sérieusement par un sanglier ?

Le visage rougi par le contraste entre le froid extérieur et la chaleur accueillante de la clinique, M. Pantel réfléchit. Puis secoue la tête de droite à gauche. Lentement. Non.

- Ça a chassé fort ces derniers jours ?
- Pas plus que d'habitude.

La saison de chasse s'avance, ce chien semble en très bonne condition physique. Il a 39.4 de fièvre, des muqueuses un poil congestionnées, une respiration courte et rapide, une discrète discordance et parfois un souffle de respiration buccale. Je vais quand même commencer par un frottis piro, on ne sait jamais. J'aimerais bien que ce soit une piro. Je serais vite de retour chez moi.

Une goutte de sang étalée sur une lame, et je pars en exploration sur mon microscope. Le frottis est de bonne qualité. Les rouges sont normaux, il y a pas mal de blancs, sans plus, et pas de Babesia canis à l'horizon. Faire le tour de la lame pour en être certain me prend presque cinq minutes, pendant lesquelles je continue la discussion avec M. Pantel. On parle de son chien, "le plus vaillant, toujours devant !", du froid, de la piro, de son chien encore "il n'a pas voulu manger ce soir". Moi, j'annonce que je ne trouve pas de piro. Il me fait remarquer que son chien respire vite. Les yeux toujours rivés sur mon microscope, lui confirme son impression. Je lui parle de la discordance, cette désynchronisation respiratoire indicatrice de difficultés thoraciques, et de la respiration buccale, mauvais signe en général.

De retour près de Uno, je pose à nouveau mon stéthoscope sur son thorax, pour une auscultation approfondie. Cette fois, le silence est religieux. J'écoute et décompose, j'isole les sons, joue sur la tension de la membrane de mon sthéto pour entendre diverses fréquences, continuant à dérouler en esprit les possibilités qui déjà m'assaillaient alors que j'étais encore sur mon microscope. Une pneumonie, le plus probable. Une hernie diaphragmatique, pourquoi pas, un vieux coup sous-estimé aurait pu la provoquer. Épanchement pleural, bof, le son est trop clair. Atteinte bronchique, certainement pas, le son est propre. Le c?ur a l'air correct, mais méfiance, tout ne s'entend pas. Cancer ? Et pourquoi pas ? Peu probable cependant.

Il n'y a pas de bruits surajoutés, l'air d'auscultation pulmonaire est normale, le son est juste un peu renforcé, la respiration trop rapide, trop courte, avec prolongement buccal. Une radio est indispensable.

M. Pantel m'accompagne au fond de la clinique. Je porte Uno, extrêmement calme, dans mes bras, pour le basculer sur la cassette radio. Son thorax se découpe dans l'aire lumineuse de mon vieux générateur à rayons X, tandis que je pousse doucement le chasseur vers l'extérieur.

- Il est gentil comme tout, il ne bougera pas, ne vous inquiétez pas. Sortez, il est inutile que vous receviez des rayons. Moi, j'ai mon tablier de plomb.
- Ah bon, ça fait des rayons ?
- Oui, des rayons X, c'est ce qui permet de voir à travers le corps.

Effectivement, Uno ne bouge pas. Le patient idéal, celui qui confère au terme "patience" toutes ses significations. Je sais que mon client, lui, commence à réaliser que les choses pourraient bien être sérieuse. Il vient de me répéter, comme pour nous en convaincre, que Uno est "le plus vaillant, toujours devant".

- Il a très bien chassé dimanche dernier.

Le cliché est pris en un instant. Je repose le chien au sol, qui s'avance calmement vers son maître en passant par la porte entrouverte. Moi, j'attends que la développeuse finisse de chauffer en remplissant le registre des radios, en reposant le dosimètre sur son support et en préparant l'étiquette d'identification du cliché, ainsi que son enveloppe. Il y a encore au moins cinq minutes à tuer. De quoi compléter la fiche d'Uno, récapituler et affiner. Il n'y aura que quelques lignes, finalement. M. Pantel regarde mes doigts voler sur le clavier.

Venu pour abattement, n'a pas mangé ce soir, était bien hier, a chassé dimanche comme d'hab.
39.4, muqueuses un peu congestionnées, respiration rapide, discordance, respiration buccale, auscultation normale sauf renforcement des bruits bronchiques. pas de toux.
Palpation abdo et clinique RAS
Frottis RAS
Urines du 1.050, heller -, bandelette RAS

Je pourrais faire une numération-formule, mais j'abandonne rapidement l'idée. De toute façon, je sais déjà que c'est une infection, et la radio me dira tout ce que j'ai besoin de savoir. D'ailleurs, la développeuse vient de bipper. Dans deux minutes, j'aurais mes réponses. M. Pantel attend. Il regarde son chien. Uno, lui, renifle les sacs de croquettes. Il n'a pas l'air malade. Ça va mal finir.

La radio est sur le négatoscope. Elle est de bonne qualité même si le chien n'est pas parfaitement de profil. Il y a une vilaine densification de toutes les aires pulmonaires. Pneumonie. Mais ce n'est pas le pire. Le c?ur est énorme, difforme, une grosse outre molle évoquant irrésistiblement une cardio-myopathie dilatée. Je ne crois pas que ce soit le péricarde qui soit remplit de saloperies, ça ne cadrerait pas avec l'auscultation. Maintenant, il va falloir expliquer ça.

Alors je déroule. La pneumonie, infection discrète et progressive, facile à manquer. Peu de symptômes. Le c?ur, très probablement une maladie du muscle nommée cardio-myopathie dilatée, asymptômatique pendant très longtemps. Oui, le chien peut être "très vaillant, toujours devant", même si c'est ancien.

Le visage de M. Pantel est rouge. Cette fois, ce n'est pas le contraste de températures. Il ne dit rien. Il m'écoute, et regarde son chien, suit mes doigts sur la radio, observe le bouquin dans lequel je lui montre des clichés normaux, pour comparer. J'explique la pathogénie, puis propose le traitement. Des antibiotiques, pour la pneumonie. Pour le c?ur, je pense savoir quelle molécule serait la meilleure, mais c'est un traitement très cher pour un chien de ce poids. Alors pour l'instant je n'insiste pas, je sais que les gens adhèrent difficilement à ce genre de diagnostic, justement parce que le chien est "vaillant, toujours devant". Comment croire que son chien est gravement cardiaque quand on le voit chasser comme un athlète ?

Ma mission ce soir est de donner un diagnostic, de préciser un pronostic. Pour la pneumonie, et pour le c?ur. Le traitement antibiotique. Je lui parle d'échocardiographie, je lui précise le prix, la nécessité de faire appel à un spécialiste pour ce diagnostic, pour affiner, pour choisir le meilleur traitement. Parce que c'est cher, parce que ce n'est pas anodin. Parce que c'est à vie. Mais très efficace. Je sais qu'il ne faut pas insister ce soir. M. Pantel est très raide, il regarde son chien... à quoi pense-t-il ? Je pense qu'il me croit, là n'est pas le problème. Mais il ne réalise pas. Je sens qu'il a accusé le coup sur "traitement à vie". Que la mention de la nécessité d'un spécialiste aussi a fait son effet. Il va lui falloir un peu de temps. Mais son regard sur son chien. On dirait presque qu'il se sent trahi. Il ne me pose qu'une seule question :

- Mais le c?ur, c'est pas d'hier quand même ?

Non, le c?ur, c'est ancien. La pneumonie a peut-être été facilitée par une mauvaise vascularisation pulmonaire, et c'est la pneumonie qui m'a permis de voir la cardio-myopathie dilatée. C'est une chance qui est donnée à Uno, quand il aurait pu se retrouver mort au court d'un grand debout, au détour d'un taillis, un jour où le c?ur n'aurait pas supporté d'être "le plus vaillant, toujours devant".

De toute façon, en mon for intérieur, je sais qu'il n'y a pas urgence pour Uno, pas pour son c?ur. Je donne un rendez-vous pour dans trois semaines, pour une radio de contrôle. S'il ne m'a pas recontacté d'ici-là, le nouveau cliché me donnera une nouvelle chance de le faire adhérer. De l'amener à l'échocardiographie, puis au traitement.

Parfois, il faut savoir donner du temps.


Case manquante

par Fourrure le 14/12/2009 à 17h08


- Alors la FCO, c'est un virus ?
- Ben oui monsieur...
- Ah je m'en doutais !
- ...
- On m'a dit que c'était un moustique !
- C'est un virus transporté par un moustique.
- Non.
- ...
- De toute façon mes brebis je leur ai laissé la laine, comme ça pas de piqûre.
- Ce ne marche pas, les brebis n'ont pas de laine entre les cuisses...
- Moi je crois que ça marche.
- Vous êtes têtu hein ?
- De toute façon c'est pas possible il n'y a pas de moustiques en Belgique.
- Bien entendu, c'est pour ça qu'on en trouve aussi en Sibérie ou dans l'Himalaya ?
- Pfff
- Ben...
- De toute façon tout ça c'est comme la mouche tsé-tsé !
- Une maladie transportée par un insecte ? Oui.
- Mais non ! La maladie du sommeil elle n'existe pas et ces mouches elles rendent pas malade !
- Ah ?
- Oui les africains restent à dormir dans leur case parce qu'ils sont feignants et qu'ils ont peur des piqûres de mouche, c'est pour ça qu'on appelle ça la maladie du sommeil.
- Bien sûr. Et moi je vais faire un courrier à la DSV pour leur expliquer pourquoi vous refusez de vacciner votre troupeau.


Qu'est-ce qu'elle a ma race ?

par Fourrure le 13/12/2009 à 12h45


Petit problème amusant lié aux catégories de chiens de la loi du 6 janvier 1999 :

Soit un chien présentant les caractéristiques physiques suivantes :

  • Hauteur au garrot 62 cm
  • Tour de poitrine : 90 cm environ (embonpoint modéré) ; poids 53 kg
  • Stop marqué, museau d'une longueur légèrement inférieure à la longueur du crâne, truffe large, occlusion dentaire parfaite
  • Robe bringée à panache blanc
  • Queue coupée suite à une intervention chirurgicale à visées thérapeutiques (ce n'est pas une caudectomie de convenance)
  • Testicules en place

Pour vous aider à visualiser le chien, imaginez un genre de rottweiler bringé avec un panache blanc, avec une tête un peu moins ronde que le rottweiler moyen. Pas un amstaff en tout cas.

Soit un certificat d'exportation émis par une société canine d'un pays extérieur à l'Union européenne mais inscrit à la fédération cynologique internationale, qui indique le chien appartient à la race Staffordshire terrier américain.

Tous les autres documents administratifs étant en règle : identification électronique étrangère inscrite sur le fichier national canin, passeport, vaccination contre la rage, assurance en responsabilité civile.

D'après vous, ce chien appartient-il à l'une des deux catégories définies par l'article L211-12 du code rural et l'arrêté NOR: AGRG9900639A ?

N'hésitez pas à vous servir de l'annexe de l'arrêté cité ci-dessus.

J'avais d'autres documents à ma disposition lorsque ce problème s'est présenté à moi, ils pourraient vous servir :

En fait, j'ai commencé mon évaluation comportementale comme d'habitude, en replaçant les choses dans leur contexte historique et législatif. Le chien se baladait dans la salle de consultation, il était d'ailleurs adorable. J'avais l'impression d'avoir devant moi Harry, un genre de croisé rot', que j'allais probablement pouvoir sans difficulté sortir de sa catégorie vu qu'il ne collait pas à l'arrêté cité ci-dessus.

J'amenais petit à petit les propriétaires de ce chien dans la logique des catégories lorsque je leur ai finalement demandé s'il s'agissait d'un croisé rottweiler.

Stupeur de mes auditeurs.

- Mais docteur, c'est un american staffordshire terrier !
- Ah non, répliquais-je : il n'y ressemble pas du tout, on dirait plutôt un genre de rottweiler.

Madame sorti alors d'une enveloppe un document plastifié traçant l'arbre généalogique de leur toutou qui possédait effectivement le nom d'un chien de race : Otho Catarinettabella de Tchix-Tchix. Le document avait le bon goût d'être bilingue, et les mentions en anglais mentionnaient effectivement la race Staffordshire terrier americain. Le document était émis par une société canine étrangère.

Je repris alors les termes précis de la loi, qui précise dans l'arrêté NOR: AGRG9900639A

Relèvent de la 1re catégorie de chiens telle que définie à l'article L. 211-12 du code rural :
- les chiens assimilables par leurs caractéristiques morphologiques aux chiens de race Staffordshire terrier, sans être inscrits à un livre généalogique reconnu par le ministre de l'agriculture et de la pêche ;
- les chiens assimilables par leurs caractéristiques morphologiques aux chiens de race American Staffordshire terrier, sans être inscrits à un livre généalogique reconnu par le ministre de l'agriculture et de la pêche.
Ces deux types de chiens peuvent être communément appelés "pit-bulls" ;
- les chiens assimilables par leurs caractéristiques morphologiques aux chiens de race Mastiff, sans être inscrits à un livre généalogique reconnu par le ministre de l'agriculture et de la pêche. Ces chiens peuvent être communément appelés "boerbulls" ;
- les chiens assimilables par leurs caractéristiques morphologiques aux chiens de race Tosa, sans être inscrits à un livre généalogique reconnu par le ministre de l'agriculture et de la pêche.
Relèvent de la 2e catégorie des chiens telle que définie à l'article L. 211-12 du code rural :
- les chiens de race Staffordshire terrier ;
- les chiens de race American Staffordshire terrier ;
- les chiens de race Rottweiler ;
- les chiens de race Tosa ;
- les chiens assimilables par leurs caractéristiques morphologiques aux chiens de race Rottweiler, sans être inscrits à un livre généalogique reconnu par le ministre de l'agriculture et de la pêche.

La question devenait : ce chien inscrit à cette société étrangère est-il un chien de race staffordshire terrier américain ? Est-il inscrit à un livre généalogique reconnu par le ministre de l'agriculture et de la pêche ?

Si la réponse est oui, ce chien appartient alors à la seconde catégorie.

Si la réponse est non, vu son apparence physique, il n'appartient à aucune catégorie et l'évaluation comportementale prévue ce jour n'a pas lieu d'être. Et la vie de ces gens sera grandement simplifiée.

Pour avoir la réponse, j'ai débord appelé un confrère plus expérimenté que moi. Sa réponse m'a orienté vers les termes précis de la loi, vers cette notion de reconnaissance par le ministre de l'agriculture.

J'ai ensuite appelé un juge de la société centrale canine, qui m'a fort aimablement conseillé alors que je venais d'obtenir son numéro de téléphone via le site de la SCC. Il m'a effectivement confirmé que le chien était bien un chien de race s'il était régulièrement inscrit dans le livre des origines d'une société canine inscrite à la fédération cynologique internationale, et ce même s'il ne satisfaisait pas aux standards français (il m'a d'ailleurs expliqué qu'il était possible d'être rattaché au LOF grâce à une confirmation mais ce n'était pas là l'objet du débat). Je me dois ici de remercier encore une fois cet inconnu pour sa gentillesse, sa disponibilité et la précision de ses réponses.

A cette occasion, j'ai d'ailleurs appris l'existence de sociétés canines multiples dans certains pays étrangers, toutes n'étant pas reconnues par la FCI. Si le chien avait été inscrit dans l'une de ces sociétés, il n'aurait pas été un chien de race reconnu par le ministre de l'agriculture et de la pêche... Je me fie ici à l'avis d'un juge d ela société centrale canine, mais je n'ai pas trouvé la source réglementaire. Si quelqu'un a une idée ?

Précisons pour conclure que la question ne s'est posée que parce que le chien ne correspondait pas du tout au standard français de l'amstaff, ce qui a attiré mon attention. Je pensais certifier la non-appartenance du chien aux catégories, j'ai finalement fait une évaluation comportementale, comme prévu.


Première fois : Tétanie

par Fourrure le 02/12/2009 à 19h07


Un magnifique soleil de juillet.

Une superbe cour de ferme, son herbe verte, sa petite étable et son muret en pierre sèches, ses quatre vaches attachées à la chaîne.

Un papy, avec pipe et béret.

Un veau, un gros broutard charolais, couché sur le flanc, un poil immaculé, des membres tétanisés.

Un jeune véto, à peine sorti de l'école, second rempla, qui tourne autour du bestiaux, ausculte, écoute, manipule.

Je n'en menais pas large. Je me disais justement que je développais l'art de tourner autour du pot, enfin du veau. Ma blouse cachou n'était pas trop propre, mes bottes déjà bien vieillies par les campagnes de pique, mais n'empêche, je ne pouvais pas l'ignorer : là, je ne faisais pas illusion. Et je n'avais aucune idée de ce qu'il foutait, ce veau. Le papy tirait sur sa bouffarde sans piper mot, sa femme observait de loin, par la fenêtre de sa cuisine. A contre-jour, je ne pouvais que la deviner. Le veau roulait des yeux affolés, panse gonflée sans plus, tremblant et soufflant comme un cheval affolé.

Dans ma tête, j'énumérais. Tétanos, méningite, ESB (et puis quoi encore ?), botulisme, tétanie d'herbage, fièvre vitulaire (et pourquoi pas la rage tant qu'on y est ?), nécrose du cortex cérébral, je voyais encore le prof sur son estrade, entamant son cours de petaucasquologie. Expliquant qu'il y avait bien toute série d'entités pathologiques neurologiques chez les bovins, mais que l'examen clinique étant ce qu'il était avec ces bestioles, en général, on tournait en rond autour des probabilités.

N'empêche.

Ça faisait bien une demi-heure que je tournais en rond, justement, en marmonnant pour me donner une contenance (échec avéré), posant et reposant mon stéthoscope ou enfilant mon gant de fouille, constatant et éliminant. Une tétanie d'herbage, forcément. Je n'en avais jamais vu, ça n'avait pas l'air de coller avec mes cours au niveau épidémiologique, mais le reste était encore moins probable. Alors ?

Alors je décidais finalement de passer un coup de fil à un confrère que j'avais remplacé quelques semaines plus tôt, qui me confirma sans hésitation mon diagnostic et orienta mon traitement.

Je décidais finalement de l'expliquer au papy dont le silence et la pipe me mettaient profondément mal à l'aise. Perfusions, injections, une tentative de "il sera debout dans quelques heures" qui se voulait assurée... Assuré du diagnostic, finalement, je l'étais, malgré toutes ces hésitations. Un peu moins sur l'évolution pratique de la chose, mais bon... je trouvais le silence était encore pire que le risque de dire des âneries.

Je finis par oublier le veau.

Quelques semaines plus tard, alors que je remplaçais à nouveau ce confrère, je vis arriver à la clinique un papy, sa pipe et son carnet de chèque. Le visage fermé, le sourcil sévère.

A nouveau, je n'en menais pas large. Je n'osais pas demander. Peut-être venait-il pour autre chose ? Le souci avec les remplacements de courte durée, c'est qu'on ne suit pas du tout les animaux soignés. Le vieux véto qui venait de repartir en vacances avait peut-être eu des nouvelles, mais il ne m'en avait pas parlé. Il faut dire qu'avec mon courage et mon intrépidité, j'avais soigneusement oublié le veau tétanisé. Déjà, il ne m'avait pas rappelé pour m'engueuler. C'était bon signe, non ?

"M'a coûté cher ce veau !
- Oh ben une visite, une perfusion et quelques médicaments..."

Cela ne me semblait pas si cher, sauf s'il était mort ?

"C'est qu'j'ai appelé un autre véto, vous voyez."

Horreur.

Décomposition livide.

Tétanie.

Les dix secondes de silence les plus longues de ma courte carrière.

Il fallait trouver quelque chose à dire.

Au pire, croasser : "ah ?"

"J'ai app'lé l'docteur Dubois, l'est pas un habitué d'chez moi mais l'est là d'puis longtemps.
- Ah ?
- Oui, ben z'aviez raison, alors j'mescuse, pour l'veau l'a dit pareil que vous, tétanie d'herbage, et l'a pas fait plus d'piqure, vu que c'était bon. Mais l'a fallu payer sa visite hein."

Alors la coco, c'est pas mon problème. Tu ne veux pas que je la paye, non plus ?

Du coup, retour de l'assurance et du sourire, un poil crispé quand même. Baisse de rythme cardiaque.

Essayer de ne pas sourire trop largement quand même, histoire de ne pas le vexer.

Et puis, finalement, l'était pas si chère que ça, cette visite...


Regard : brumes automnales

par Fourrure le 23/11/2009 à 18h48


Brume d'automne


Mission secrète

par Fourrure le 18/11/2009 à 10h04


Treillis vert, caterpillars boueuses, pull marron et veste de la coopé locale, il s'est approché de moi d'une étrange démarche, souple et silencieuse. Il n'y avait personne à l'accueil, personne dans la salle d'attente, personne nulle part en fait. Lumière tamisée de fin de journée. Ambiance feutrée. Et de larges empreintes terreuses sur le carrelage immaculé.

Il a regardé autour de lui et m'a serré la main, en me murmurant :

- Je viens pour une affaire délicate, Fourrure. Qui demande de la discrétion.

Rien que ça. D'un regard assuré, j'ai balayé l'espace autour de nous, me mettant instantanément au diapason, gourmand, et curieux.

J'allais être à la hauteur. Il me fallait une réplique de série américaine, des dialogues de Joss Whedon. Ma voix allait résonner dans la clinique désertée. Inspiration.

- Euuhhhh... ouais ?

Une hésitation, un regard circulaire, méfiant, attentif.

- Oui ?
- Un chevreuil, un jeune mâle, il vient de perdre les bois. Il a une patte cassée, il est chez monsieur X. Tu pourrais aller le voir ? La société paiera, on fera passer ça sous...
- Mais ?
- M. X est adorable, et très discret, ne t'inquiète pas !
- Mais...
- Tu nous feras passer la facture, on la mettra...
- Non mais je veux dire, arrête, et dis lui de m'amener la bestiole, on va voir ce que c'est, et si on peut mettre un pansement ou une résine ? Et puis, tu sais, soigner un animal, même sauvage, ce n'est pas illégal hein...
- Mais il le gardera dans un enclos ensuite, jusqu'à guérison !
- On ne met pas les gens en prison pour réparage de patte prohibé, tu sais ?
- Tu ne pourrais pas y aller ?
- Heu non, une patte cassée, il vaut mieux que ça se passe ici...

Quelques dizaines de minutes plus tard, un gros 4x4 faisait le tour de la clinique, pour décharger à la porte de derrière. Dans son coffre, un jeune chevreuil, emmitouflé dans une couverture, déshydraté, manifestement sonné. Et un grand gaillard, plutôt âgé, à la poignée de main particulièrement appuyée.

- Attention aux pattes, docteur, il lui arrive de pédaler assez brutalement !

Je portais avec lui le chevreuil à travers la clinique, avec cet air réjoui de celui qui a trouvé une plaquette de chocolat cachée dans un tiroir, bientôt suivi par tout le personnel du bâtiment. Directement sur la table de radio. Une fracture sous un jarret, particulièrement haute, trop proche, bien trop proche de l'articulation.

Avec mon confrère, je réfléchissais déjà à la perfusion, à l'hospitalisation, à l'angle de l'articulation pour le Robert-Jones, le tout en poussant gentiment M. X vers l'extérieur de la salle de radio. Deux minutes à attendre pour le développement de la radio, à contempler les billes noires, le poil d'une densité étonnante, l'os sous le bois...

- Ma question est sans doute con, mais à l'école, vous apprenez à soigner le gibier ?
- Non, pas vraiment. Mais une patte cassée, c'est une patte cassée, et un chevreuil et une chèvre, c'est pas si différent...

Silence, en attendant la radio. Tous les regards tournés vers ce bébé aux grands yeux fatigués.

Puis le bruit de la radio qui tombe de la machine, les néons du négatoscope, le diagnostic. Une catastrophe, une articulation complètement fracassée, sur les cartilages de croissance et au-delà. Irréparable.

Ne restent que quelques mots, quelques explications, une conclusion, une décision.

Un instant de rêve avorté, fracassé sur une dure réalité.


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